Pharmacie : Le gouvernement n’est pas "conscient que c’est l’industrie la plus stratégique du XXIème siècle" le 10 juillet 2018

, dans le réseau de Elisabeth Lecq

Après la rencontre lundi soir 09 juillet 2018 entre Emmanuel Macron et les patrons des laboratoires, Edouard Philippe annonce ce mardi 10 juillet 2018 des mesures lors du Conseil stratégique des industries de santé. Que faut-il pour doper l’innovation dans le secteur ? L’analyse de l’économiste et président de l’Institut Santé Frédéric Bizard.

Challenges. Emmanuel Macron lundi 09 juillet 2018 , Edouard Philippe mardi 10 juillet 2018, qui devrait annoncer des mesures en faveur de l’industrie… Les grands patrons de la pharmacie mondiale font-ils l’objet à leur tour d’une vaste opération de communication et de séduction de la part du gouvernement ?

Frédéric Bizard. Il est possible qu’on assiste à un sommet de l’attractivité sur le même modèle que celui de Versailles au début de l’année. En un sens, je l’espère car la pharmacie est aujourd’hui un enjeu majeur pour la France, son industrie et notre système de santé qui a cruellement besoin d’innovation. Mais je crains qu’une fois de plus la montagne n’accouche d’une souris. Je ne suis pas convaincu que le gouvernement soit pleinement conscient que cette industrie est la plus stratégique du XXIème siècle.

La France souffre donc d’un problème d’attractivité en la matière ?

L’industrie pharmaceutique française cumule les handicaps. D’abord l’inadaptation de notre environnement règlementaire et fiscal. Outre les charges et taxes de droit commun, qui freinent nos industries, la pharmacie est bridée par des prélèvements spécifiques qui l’empêche de croître. Du coup, elle stagne quand nos voisins avancent. Cela affecte prioritairement le formidable cycle d’innovation en cours depuis les années 2010, ce qui risque de nous mettre en deuxième division très vite.

Ensuite, le temps d’accès au marché en France est beaucoup trop long – autour de 300 jours en moyenne, quand la directive européenne demande de ne pas dépasser les 180 jours pour l’évaluation d’un médicament. La plupart de nos voisins y arrivent.

A cela s’ajoute enfin un problème de gouvernance dans la chaîne du médicament et des expertises. L’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) pour l’AMM (Autorisation de mise sur le marché, ndlr), la Haute Autorité de Santé (HAS) pour l’évaluation thérapeutique et médico-économique d’une molécule, le Comité économique des produits de santé (CEPS), qui n’est ni acheteur ni évaluateur, pour en déterminer son prix… tout cela ralentit et pénalise l’accès à l’innovation pour le patient !

Il est donc urgent que les choses bougent…

Oui. J’espère que les décisions prises aujourd’hui ne se limiteront pas aux déclarations d’intentions, à de la cosmétique. Pour les laboratoires les plus innovants, ce n’est pas seulement un problème de coût du travail ou de paperasseries, mais simplement d’accès au marché. Le problème, c’est qu’on a une industrie pharmaceutique française qui est plutôt moins innovante en ce moment par rapport aux laboratoires étrangers et que c’est elle qui pèse sur le politique... au détriment de l’innovation. C’est en cela que je crains que les laboratoires les plus innovants risquent d’être déçus aujourd’hui.

Qu’espérez-vous concrètement ?

Plusieurs choses. D’abord l’engagement du gouvernement de redonner à la France le leadership qu’elle avait dans la pharmacie jusqu’à la fin des années 2000. Ensuite une refonte de la gouvernance dans la chaîne du médicament pour accélérer les procédures. Et s’en donner les moyens, y compris au niveau des expertises. Pourquoi ne pas avoir, comme à la FDA (Food and Drug Administration) américaine, un vivier d’experts indépendants et surtout payés à leur juste valeur ? Il faut démocratiser davantage les procédures. Enfin, il faut aussi se poser la question du financement de l’innovation. Priorité aux innovations payées à leur juste valeur thérapeutique, baisse des prix du ventre mou peu innovant, et développement des génériques, c’est le modèle économique gagnant qui sauve des vies, incite à l’innovation en France tout en maîtrisant la dépense publique.

Et pour accélérer les procédures ?

Pour les laboratoires ce serait une réelle lueur d’espoir que ne plus avoir à patienter jusqu’à la fin de l’ATU – l’autorisation temporaire d’utilisation donnée parfois à un médicament pour des indications thérapeutiques précises – pour étendre la molécule à d’autres maladies. C’est un enjeu crucial dans l’immunothérapie pour le cancer notamment.

Le gouvernement envisage par ailleurs, paraît-il, de réviser les méthodes d’évaluation de l’efficacité des médicaments pour aller vers plus de simplicité. Aujourd’hui, il y a d’un côté le service médical rendu (SMR) qui sert à déterminer le taux de remboursement du médicament ; et de l’autre l’amélioration du service médical rendu qui impacte son prix. Fusionner les deux permettrait de clarifier et accélérer les choses dans l’évaluation de la valeur thérapeutique d’une molécule. Pour aller jusqu’au bout, il serait même utile d’harmoniser les taux de remboursement. Arrêtons de rembourser des queues de cerise des molécules anciennes !

Quid des prix ?

Là aussi il y a toute une réflexion à mener pour distinguer la tarification d’un médicament en fonction de sa valeur thérapeutique et l’impact industriel et économique du labo. A force de mélanger les deux, on aboutit à des prix qui ne reflètent pas toujours le caractère innovant – ou pas ! – du produit. Là encore, c’est dommageable pour l’innovation.


Publié par Thuy-Diep Nguyen le 10 juillet 2018 dans challenges.fr/-20180710]


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