Les startups strasbourgeoises chassent en meute en octobre 2019 à Boston L’effet réseau fonctionne beaucoup mieux à Boston qu’en France

, dans le réseau de Guillaume Facchi

Onze entreprises strasbourgeoises issues des technologies médicales et des industries créatives se sont rendues à Boston, à la rencontre des acteurs locaux de l’innovation. Les organisateurs dressent un bilan positif de l’expérience, mais les retombées immédiates sont en dessous des attentes.

La scène se déroule dans les bureaux du cabinet d’avocats américain McDermott Will & Emery, au 34e étage d’un building à Boston. Séverine Sigrist, présidente de la startup strasbourgeoise Defymed, défend énergiquement son projet de levée de fonds. L’entreprise qu’elle a fondée a mis au point un pancréas bioartificiel et un dispositif médical pour la délivrance d’insuline. Defymed promet de soigner des patients diabétiques sans avoir recours à des injections et sans risque de surmédication. L’entreprise prévoit une mise sur le marché en 2023 et elle recherche, d’urgence, 15 millions d’euros pour boucler ses prévisions de 2019. « Our business model is very clear », promet Séverine Sigrist.

Startups sur le gril

En face d’elle, les investisseurs américains font la moue. « J’ai du mal à croire en vos prédictions », lâche un membre du jury. Parmi eux, New England Venture Capital, une association de 80 fonds indépendants, « pèse » 80 milliards de dollars. Il y a aussi des représentants du groupe américain d’équipement médical Stryker (13,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires) et de l’accélérateur de startups MassChallenge (1.900 projets soutenus). Après dix minutes de présentation, chacun vote en agitant un petit carton.

Verdict : cinq fois le rouge. Des haut-parleurs diffusent la musique du film Rocky. Comme si les organisateurs de cette rencontre entre des entrepreneurs et des pourvoyeurs de fonds voulaient adresser un message subliminal : « Continue de te battre. »

Severine Sigrist n’a pas fait seule le déplacement à Boston. À ses côtés, dix jeunes entreprises strasbourgeoises issues de Semia, l’incubateur public local, forment la première cohorte de ce programme initié par la collectivité. Sélectionnées en début d’année par la collectivité et l’incubateur, elles ont passé dix jours au contact des acteurs d’un écosystème que Delphine Krieger, directrice de l’innovation et du développement international à l’Eurométropole de Strasbourg, estime « exemplaire ». « C’est la meilleure approche possible, la plus innovante pour accélérer nos entreprises à l’international », juge-t-elle. La collectivité a posé 40.000 euros sur la table pour organiser ce déplacement collectif.

150 heures de formation

Les entreprises sont mises à contribution en fonction de leur degré de maturité : 15.000 euros pour les plus solides et quatre fois moins pour les toutes jeunes pousses. Les candidats se répartissent à parts égales entre deux catégories. Les sociétés déjà matures constituent la branche médicale du groupe. Les plus petites évoluent dans les industries créatives, l’e-commerce et les greentech. Avant de traverser l’Atlantique, il a fallu se préparer pendant trois mois, recevoir 150 heures de formation, appréhender le système juridique américain, apprendre des méthodologies de levées de fonds.

« Nous sommes partis comme ambassadeurs de notre écosystème », estime Luc Soler, l’un des dirigeants strasbourgeois qui ont fait le déplacement à Boston. Son entreprise, Visible Patient, fournit des modèles 3D de patients, utilisés par les chirurgiens en phase pré- et peropératoire. Pour Luc Soler, l’objectif est clair : il cherche des débouchés internationaux. Sa levée des fonds (11,3 millions d’euros) a été bouclée en France avant l’été. « Je veux comprendre le territoire nord-américain et rencontrer des clients. » L’ouverture d’une filiale aux États-Unis est prévue mi-2020. Il a profité du voyage pour visiter des centres de formation, des hôpitaux, rencontrer des chirurgiens et des assureurs.

Philippe Bastide, fondateur de Dianosic, a lui aussi visité des hôpitaux pour sonder l’intérêt des services d’urgence pour un autre dispositif médical, un ballonnet asymétrique qui réduit les saignements intra-nasaux.

Camille Srour, qui a mis au point un système pour traiter les hernies discales lombaires avec sa jeune société, SC Medica, a orienté sa tournée vers des établissements spécialisés dans la chirurgie du rachis. Il cherche 6 millions de dollars pour accélérer son développement. « Les États-Unis, c’est 50 % de notre marché en valeur », calcule-t-il.

« Les startups alsaciennes ne sont pas surcotées »

« Nous proposons des sessions de travail en commun et une autre partie du programme sur mesure », résume Alistair Schneider, directeur d’Innouvo, la société locale d’investissement et de conseil prestataire des autorités strasbourgeoises. Les bureaux d’Innouvo, où les entreprises se sont entraînées à « pitcher » pendant deux demi-journées consécutives, offrent une vue plongeante sur l’école de management du MIT. L’environnement propose tous les ingrédients pour les inspirer : Kendall Square, le quartier d’affaires où les Strasbourgeois ont posé leurs valises, abrite l’essentiel des centres de recherche de l’agglomération de Boston, où se trouve aussi l’université de Harvard. L’Américain Vincent Ling, directeur des nouvelles technologies du laboratoire pharmaceutique Takeda, a prêté une oreille aux présentations des Strasbourgeois avant de formuler des recommandations sur leurs stratégies. Il est venu en voisin : ses bureaux se situent à Kendall Square, entre le MIT et Novartis. « Les startups alsaciennes ne sont pas surcotées comme peuvent l’être certaines pépites nord-américaines. J’y vois de bonnes opportunités d’investissement », reconnaît-il.

« Ces jeunes entreprises maîtrisent leurs technologies, mais elles ne savent pas appliquer la touche de polish indispensable pour transformer leurs projets en succès. Je suis prêt à leur donner des conseils gratuits », propose-t-il. Takeda n’investira pas cette fois-ci. «  Nous accueillons toute l’année à Boston des délégations semblables à celle-ci, qui cherchent des fonds », reconnaît Vincent Ling. La démarche strasbourgeoise ne serait-elle qu’un copier-coller des missions nord-américaines de tous les écosystèmes du monde ?

Pour avoir la réponse, il faut se rendre au Venture Café, dans un espace de détente aménagé dans un cinquième étage à Kendall Square. C’est l’un des plus grands incubateurs de startups à Boston, qui ouvre ses portes chaque jeudi soir à la communauté locale de l’innovation. L’ambiance est festive, la bière gratuite. Incontournable pour ceux qui cherchent de nouveaux contacts avec des scientifiques, des créateurs d’entreprises ou des financiers. Ce soir-là, un groupe d’entrepreneurs brésiliens en visite à Boston sponsorise le buffet. Des Espagnols sont venus aussi « pour faire du business ». Il y a également des Allemands, des Chinois. « Ce qui distingue les Alsaciens, c’est le caractère régional de la mission, et la façon dont ils se sont préparés », défend Alistair Schneider. « Quand ils nous présentent leur écosystème, tous ces visiteurs prétendent qu’ils sont les plus grands, les meilleurs », persifle Tim O’Malley, directeur d’Eurus Incorporated, qui se présente comme spécialiste des investissements dans les startups du secteur médical. Au terme des pitches des sociétés alsaciennes, il se déclare déçu : « J’aimerais que tous ces entrepreneurs arrêtent de nous parler du point de vue du patient et de la qualité de la vie. Nous ne sommes pas l’Église catholique ! Nous sommes là pour faire du business, point final. »

Un écosystème très performant et très... exigeant

L’écosystème a de quoi faire des envieux. « 1.000 startups dont 400 biotechs se concentrent sur un mile carré autour de Kendall Square », rappelle Sarah Delude, chargée du développement économique à la ville de Boston. Les quatre hôpitaux universitaires implantés dans le quartier de Longwood, en plein centre de Boston, dépensent autant en frais de recherche que pour soigner leurs patients. « Ici, tout semble tellement dynamique que tout le monde veut tout, tout de suite », observe Khadija Elabid, venture manager chargée des investissements pour l’hôpital pédiatrique de Boston. « Votre démarche est la bonne », confirme-t-elle à l’intention des visiteurs strasbourgeois : « Ici, la mentalité est différente. L’effet réseau fonctionnera beaucoup mieux qu’en France. » Les Strasbourgeois repartent avec sa carte de visite.

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Séverine Sigrist, présidente de Defymed, et Manuel Pires, son directeur du développement, sont venus à Boston en septembre défendre leur projet de levée de fonds. (Crédits : O. Mirguet)

Aucune levée de fonds n’a été signée pendant la mission alsacienne à Boston. Mais elle pourrait porter ses effets dans les prochains mois. Séverine Sigrist, sanctionnée par une volée de cartons rouges, va diviser sa startup en deux. Le projet du pancréas artificiel sera ouvert aux investisseurs. Américains ? Pourquoi pas.

Par Olivier Mirguet

Publié par Olivier Mirguet, à Boston, le 26 octobre 2019 dans https://www-latribune-fr


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