"Les critères du FT120 sont perfectibles parce que l’écosystème French Tech est extraordinairement divers", selon Kat Borlongan le 03 février 2020 La France est le seul pays qui a les start-up dans sa stratégie nationale.

, dans le réseau de Kat Borlongan

Après avoir réussi à fédérer l’ensemble des start-up au sein de l’écosystème French Tech, la Mission French Tech est entrée dans la seconde phase de son développement. Sous la présidence de Kat Borlongan, elle cherche à leur proposer un programme d’accompagnement adapté, avec comme objectif de d’obtenir 25 licornes d’ici 2025. Pour y parvenir, le gouvernement a présenté le nouvel étendard de la French Tech, le FT120, soit la liste des 123 start-up les plus prometteuses... et qui a parfois suscité certaines critiques. Les explications de Kat Borlongan, que L’Usine Digitale a pu rencontrer.


L’Usine Digitale - Comment a été faite la sélection des start-up dans le Next40 ?

Kat Borlongan : La première version du Next40 a été lancée sous Mounir Mahjoubi, ce qui a créé pas mal de confusion. Quand des critiques sont faites sur le Next40 ou le French Tech 120, j’ai l’impression que le public pense réellement qu’il y a eu un comité de sélection. Ce n’est pas le cas. Un premier jury, composé de personnes nommées par Mounir Mahjoubi, a aidé la Mission French Tech à sélectionner les critères du Next40.

Pour simplifier, dans le Next40, on a sélectionné toutes les licornes, toutes les start-up ayant réalisé une levée de plus de 100 millions d’euros et les trois plus grosses levées de fonds des trois dernières années. Puis, on a enlevé les start-up qui avaient moins de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires et moins de 30% de taux de croissance annuel. La liste obtenue a été coupée à 40 noms.

Bpifrance, qui a fait un travail de "due diligence" formidable, a eu accès aux liasses fiscales, aux PV des AG et aux contrats d’investissements pour réaliser cette liste. A aucun moment, il n’y a eu de délibérations. Au vu du niveau de lobbying incroyable de ces dernières semaines, heureusement qu’on ne peut rien faire pour modifier ces listes.

Que répondez-vous aux personnes qui critiquent ces classements et ce soutien à des start-up qui, en tant que sociétés privées, devraient se débrouiller toutes seules ?

K.B : Ce n’est pas de l’hypercroissance pour faire de l’hypercroissance. Ce sont les futurs emplois de la France. Quand on regarde les chiffres, le taux de création net d’emploi annuel des entreprises du Next40 est de 30%. Quand on regarde le taux de création d’emploi aux Etats-Unis, plus de la moitié vient de la tech et des entreprises comme Google et Amazon, pas que des start-up.

Quels critères avez-vous retenus pour le French Tech 120 ? Pourquoi avoir changé par rapport au Next40 ?

K.B : Les critères sont perfectibles parce que l’écosystème de la French Tech est extraordinairement divers. Quand on favorise les levées, ça veut dire que les boîtes qui ont une croissance purement organique n’entrent pas dedans. Dans une certaine mesure, c’est complètement assumé de notre part pour le Next40. S’il n’y a pas besoin de faire une belle levée pour faire une belle boîte, il y a de très fortes chances statistiquement que tu en aies besoin pour être un champion à l’international. Sinon, des concurrents équivalents vont arriver, grandir plus rapidement, se déployer plus vite sur d’autres marchés et avoir plus d’argents pour payer plus d’ingénieurs.

Mais on voulait plus de diversité dans le French Tech 120. On a reçu 322 candidatures. D’abord, on a regardé les levées de fonds. Un critère permettant de n’avoir que 36 start-up, sur les 40 souhaitées. Ensuite, un classement a été fait selon l’hypercroissance et 40 start-up ont été sélectionnées. Puis, 7 autres boîtes ont été ajoutées pour faire un rattrapage pour les régions qui n’avaient pas deux start-up dans la liste.

Pouvez-vous dire dans quelles régions il manquait des start-up ?

K.B : Non. Mais sur les 7 start-up ajoutées, la moitié était éligible. Et sur les 322 candidatures, 250 start-up étaient éligibles.

Allez-vous restreindre les critères l’année prochaine en 2021 ?

K.B : Je ne sais pas. Pour l’instant, la volonté du ministre, c’est de faire en sorte que rien ne bouge. Ce ne sont que des critères d’éligibilité, et quoi qu’il arrive, les start-up vont être classées.

Quand vous mettez un critère de levée de fonds, cela veut dire que vous vous reposez sur les investisseurs pour une partie du classement ?

K.B : S’ils ont fait confiance à ces boîtes-là, nous aussi. Par contre, on regarde vraiment les levées de fonds, et c’est déjà quelque chose. C’est ce moment un peu rigolo où tu te rends compte que les start-up n’ont pas du tout la même conception de ce que c’est une levée. Par exemple, la dette ou les notes convertibles ont été traitées différemment. De même pour le chiffre d’affaires, Bpifrance, qui est protégé par le secret bancaire, a contrôlé les chiffres.

Pourquoi avoir mis dans le Next40 des "start-up" comme OVH fondée en 1999 ou Veepee fondée en 2001, qui sont des sociétés assez matures ?

K.B : Dans le Next40, il n’y a pas de limite d’âge à 15 ans [limite pour le French Tech 120, NDLR] puisqu’on a mis les licornes. Pleins de gens pensent qu’on est obsédés par les licornes mais je trouve que cette idée est dangereuse. Pourquoi veut-on ces licornes ? A quoi elles servent ? Prenons l’exemple d’OVH. C’est la seule boîte européenne qui peut encore faire face à Amazon aujourd’hui. On a un vrai enjeu de souveraineté par rapport à la réussite d’OVH. Pas juste en France mais au niveau européen.

Quand on dit qu’on aimerait qu’OVH devienne un champion de la Tech mondiale, ce n’est pas parce que ça nous fait plaisir d’avoir une boîte classée un peu plus haut au niveau international. C’est parce qu’on est face aux Etats-Unis et à la Chine. Tous les jours, petit à petit, notre souveraineté est en train de partir. Là où a mis la frontière, c’est par rapport aux boîtes qui ont déjà fait une IPO ou qui ont été rachetées.

Pour le French Tech 120, vous avez déplacé le curseur puisque la limite d’âge est à 15 ans. Pourquoi cette limite ? Peut-on encore parler de start-up à cet âge-là ?

K.B : Nous avons un objectif que nous voulons atteindre. Que d’ici 2 à 3 ans, la France soit connue comme un pays capable de produire de véritables champions. Quand les gens pensent au Royaume-Uni, ils pensent à Revolut ou Deliveroo. Mais, quand ils pensent à la France, ils pensent à qui ? La French Tech n’est pas du tout incarnée à l’étranger. Il ne faut pas que la France soit juste un pays "mid-market" [pour middle market, marché des entreprises de taille intermédiaire ou moyenne, NDLR] capable de produire des boîtes intermédiaires, et qui sont très bien pour gérer le marché européen mais pas plus.

Est-ce qu’on peut donc dire qu’il y a vraie volonté d’inciter les start-up à grossir et aller s’implanter à l’étranger ?

K.B : La première étape, c’est qu’on ne soit plus perçu comme un obstacle mais plutôt comme un partenaire. Il n’y a pas que les classements qui vont changer ça, mais aussi le travail avec les correspondants.

N’y-a-t-il pas un risque de perte d’emploi si ces start-up s’installent à l’étranger ?

K.B : Le plus important, c’est que la R&D et la propriété intellectuelle restent en France pour que ces emplois restent en France. Pour s’attaquer aux marchés chinois et américain, il faut des équipes de vente dans ces pays. Mais nous voulons que la création de la valeur se fasse en France.

Quel est notre plus grand point faible par rapport au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ? Beaucoup de personnes pensent que c’est l’argent, mais je ne suis pas d’accord. Pour moi, c’est la capacité de ces pays à puiser des talents n’importe où dans le monde. La question des talents est un énorme chantier sur lequel nous travaillons.

Comment avez-vous pensé l’accompagnement des jeunes pousses ?

K.B : D’un côté, quatre personnes au sein de mon équipe travaillent comme des "account manager", c’est quelque chose que l’Etat n’a jamais fait. De l’autre côté, les start-up retrouvent une aide sous la forme d’un portfolio avec 50 correspondants French Tech provenant de ministères et de services publics différents. L’ensemble de cet accompagnement est nouveau : les deux derniers account manager vont arriver dans les mois qui viennent et la grande majorité des administrations publiques n’ont jamais travaillé comme ça avec les start-up. Ce projet est expérimental.

Comment avez-vous trouvez les personnes dans l’administration ? Comment choisir les services les plus plébiscités ?

K.B : Certaines personnes avaient déjà été identifiées dans des administrations comme l’Urssaf, l’INPI (Institut national de la propriété industrielle) ou la Banque de France, puisqu’elles étaient déjà beaucoup sollicitées. D’autres administrations, comme la direction générale des Finances publiques ou le ministère des Armées (qui peut être un client potentiel pour des start-up), étaient complètement nouvelles pour nous.

Mais heureusement, nous avons énormément de soutiens de là-haut. Des correspondants ont donc été trouvés avec l’aide de Cédric O et des différents ministres. Pendant longtemps, le sujet start-up était un sujet un peu "lifestyle" mais ce qui a réellement changé ces dernières années, c’est qu’aujourd’hui, il est vraiment rentré dans la stratégie nationale de l’Etat.

Vous dites que le sujet start-up fait partie de la stratégie nationale de l’Etat. Est-ce pour cela que les classements Next40 et French Tech 120 ont été annoncés lorsque le président a dévoilé les ambitions du pays en matière de licornes ?

K.B : Oui bien sûr, et c’est important que ce soit le président de la République qui l’annonce. La France est le seul pays qui a les problématiques start-up et hypercroissance dans sa stratégie nationale. La mission French Tech est la seule organisation aussi intégrée à l’Etat avec les communautés French Tech à l’extérieur de l’Etat et les correspondants dans les administrations ainsi que mon équipe pour la partie à l’intérieure de l’Etat.

Vous proposez aussi un accompagnement afin de faciliter les contrats avec l’Etat. Qu’entendez-vous par là ?

K.B : Cela signifie qu’il y a des facilités de référencement auprès d’organisation comme l’UGAP qui pré-référence des entreprises pour faciliter les achats. Et les start-up du Next40 peuvent demander une mise en lien avec n’importe quel acheteur dans l’Etat. Le seul favoritisme qui peut exister, c’est le "French Tech first", comme par exemple privilégier OVH si tu as le choix entre lui et Amazon.

Privilégier ses pépites, ce n’est pas quelque chose d’inhérent à tous les pays ?

K.B : Non, c’est dingue. La Chine et les Etats-Unis ont un business act qui oblige des entreprises privées à privilégier les achats locaux. Mais la France et l’Europe n’ont pas d’équivalent. Le président de la République l’a dit : on doit assumer le fait que ce soient nos champions et qu’ils incarnent la France et l’Europe.

Dans l’accompagnement de ces start-up, vous leur proposez de faire trois vœux. Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que vous avez eu des demandes extravagantes ?

K.B : La plupart des sociétés du Next40 ont déjà fait deux vœux. Ce n’est pas forcément une demande extraordinaire, mais ça veut tout simplement dire qu’il n’est pas dans le catalogue. Par exemple, quelqu’un du Next40 a demandé à ce qu’on le laisse travailler avec l’ensemble du Next40 sur les sujets "impacts" et qu’on facilite sa mise en relation avec ces sociétés. A la suite de quoi, il y a eu une tribune, signée par plusieurs membres du Next40, disant que ce classement doit incarner réellement l’économie de demain, pas juste en termes de technologies mais aussi en termes de valeurs.

D’autres ont demandé à faire partie d’une délégation présidentielle : cela ne signifie pas que les start-up seront prises, mais qu’on va pousser très fortement pour que ce soit le cas. Par exemple, Devialet et Deezer sont partis en Chine.

Que se passe-t-il pour les 10 000 autres start-up qui ne sont pas dans le French Tech 120 ? Est-ce-que certains accompagnements proposés aux start-up du French Tech 120 pourront aussi leur être fournis ?

K.B : Le French Tech Visa, la réforme du BSPCE [les entreprises étrangères peuvent désormais proposer à leurs salariés établis en France des bons de souscription de parts de créateur d’entreprise, sorte de "stock option", NDLR], les effectifs de Bpifrance ou les 15 personnes de la Mission French Tech… sont déjà à leur disposition.

Quand le programme d’accompagnement avec les correspondants basés dans les ministères sera stabilisé, nous souhaitons le déployer à l’ensemble des start-up via le French Tech Central. Le but est d’avoir des correspondants dans chaque région qui soient rattachés aux correspondants nationaux dans les administrations les plus importantes comme l’Urssaf et l’Inpi et pourquoi pas les douanes et la Banque de France.

Léna Corot
@lenacorot


Publié par Léna Corot le 03 février 2020 sur https://www.usine-digitale.fr/editorial


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