Faut-il croire à l’avenir de la French Tech en cette fin d’année 2018 ?

, dans le réseau de Kat Borlongan, Fleur Pellerin

Imaginée par le précédent gouvernement pour promouvoir l’« esprit start-up », elle a réussi au-delà des espérances. Pour créer des leaders mondiaux, il est impératif d’améliorer les financements, les relations des jeunes entreprises technologiques avec les grandes entreprises, et de renforcer les liens avec les laboratoires.

Un coq rouge à la boutonnière, ministres de l’Économie et secrétaires d’État au Numérique ont pris l’habitude de parcourir les allées des salons consacrés à l’innovation. Ce drôle d’oiseau aux allures d’origami est le symbole d’une équipe d’un nouveau type, celle de la French Tech. Ce label a été imaginé en 2012 par Fleur Pellerin, alors secrétaire d’État au Numérique, pour promouvoir le savoir-faire français dans la tech.« Il fallait trouver un moyen d’améliorer l’image des entreprises technologiques françaises à l’international, changer les mentalités en France et remédier à la “vallée de la mort”, cette période où les jeunes entreprises en croissance ne disposent plus de financements », relate l’intéressée, aujourd’hui présidente du fonds d’investissement Korelya Capital.

« Labéliser la French Tech en a changé la perception à l’international, salue Xavier Niel, fondateur de Free, qui rappelle qu’il fait de la French Tech depuis trente-trois ans. Il y a eu le Minitel, les logiciels, le jeu vidéo… » Le savoir-faire était là. Il fallait le faire savoir. L’élection d’Emmanuel Macron, avec son image de président favorable aux entrepreneurs, a aussi contribué à créer un environnement porteur pour les start-up et à envoyer un signal positif à l’international, jusqu’aux manifestations des « gilets jaunes » qui viennent balayer une grande partie des efforts faits ces cinq dernières années pour redorer l’image de la France à l’étranger.

L’image des entreprises à l’international résiste. Il y a encore cinq ans, les start-up françaises étaient, au mieux, gratifiées de sourires condescendants sur la place internationale. Il leur manquait une véritable reconnaissance. « Il fallait faire cesser le “french bashing” cher aux journalistes anglo-saxons », ajoute Fleur Pellerin, qui confie s’être inspirée des campagnes d’images menées par des pays comme le Royaume-Uni avec « Britain is great ». Elle met le cap sur le CES de Las Vegas, le grand rendez-vous annuel de l’électronique grand public, en janvier 2014 et fait mouche. Son opération de communication est remarquée, 20 % des 200 start-up présentes sur le salon sont françaises. Les Américains commencent à s’intéresser franchement aux « frenchies ». « La marque a ajouté du glamour et de la visibilité », résume Nicolas Celier, fondateur du fonds Ring Capital. Deux ans plus tard, l’organisation du CES par la voix de Gary Shapiro salue « le dynamisme de la French Tech ». Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Économie, et Axelle Lemaire, secrétaire d’État au Numérique, reprennent le flambeau de la French Tech. La dynamique est lancée, le pavillon français devient incontournable. La marque French Tech s’est imposée sur le plan international et a gagné en maturité.

Nouvelle attractivité des start-up françaises

Son corollaire est l’intérêt croissant des fonds d’investissement pour nos start-up. Ce point est fondamental pour offrir aux jeunes pousses la surface financière nécessaire pour « passer à l’échelle », c’est-à-dire étendre leur activité à d’autres géographies ou d’autres types de clientèle. Le marché français est bien trop étriqué pour suffire à lui seul à bâtir de grands groupes du numérique. Tous s’accordent sur un point : les jeunes pousses doivent immédiatement viser l’international. L’Europe est encore loin d’être un marché unique, la Chine et la Russie sont les spécialistes de la barrière à l’entrée.

Les États-Unis sont le seul débouché d’envergure relativement accessible, à condition d’en avoir les moyens financiers et humains. Il y a encore cinq ans, les levées de fonds de 1 million d’euros faisaient encore événement. Au premier trimestre 2018, le ticket moyen était de 2,9 millions d’euros, selon le cabinet Deloitte. Bpifrance, véritable bras armé du gouvernement pour l’innovation, a pleinement joué son rôle de moteur dans le financement des entreprises, avec un mantra : arroser le plus largement l’écosystème pour espérer récolter quelques belles réussites.

Le parti pris est pleinement assumé, avec la conscience que certaines disparaîtront et que d’autres deviendront (très) grandes. « Il y a très peu de faillites de start-up, mais beaucoup de rachats, de rapprochements, de fusions », note Xavier Niel, qui investit via son fonds Kima dans près de 1000 start-up de diverses nationalités par an. Aujourd’hui, la France compte plus de 10.000 start-up, faisant du pays l’un des grands acteurs de l’innovation.

Des financements encore insuffisants

Il reste néanmoins quelques ombres au tableau, et notamment la quasi-absence de licornes, ces fameuses entreprises valorisées plus de 1 milliard dollars. Les belles réussites, comme Criteo, coté au Nasdaq, BlablaCar ou Doctolib ne suffisent pas à créer une forêt de géants.« Il faut sortir de la forêt de bonsaï », aime à dire Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, alors que l’établissement financier est devenu la clef de voûte de l’écosystème français. Un des nouveaux défis de la French Tech est de faire grandir ses start-up. « Nous rencontrons des difficultés liées à l’hypercroissance, ce qui est nouveau dans un écosystème relativement jeune », résume Kat Borlogan, directrice de la mission French Tech.

Pour cela, elle cherche à attirer davantage de fonds d’investissement étrangers, notamment américains, présentant des capacités financières quatre à cinq fois supérieures à celle des Français. Emmanuel Macron se livre régulièrement à l’exercice de séduction. Début décembre 2018, il recevait une délégation d’une quarantaine d’investisseurs américains, avec à la clef des rencontres avec des créateurs d’entreprises en quête de financements. Cette problématique est centrale pour rester dans la course au niveau mondial.

« L’Europe a un problème de zéros. Dans l’intelligence artificielle, le ticket d’entrée atteint le milliard de dollars en Chine et aux États-Unis, quand l’Europe raisonne en dizaines de millions », explique Denis Barrier, PDG et cofondateur du fonds Cathay Innovation. « Encore aujourd’hui, il est compliqué de boucler une levée de fonds entre 15 et 20 millions en restant en France », constate un jeune entrepreneur, parti chercher ses investisseurs aux États-Unis.

S’appuyer sur les grands groupes

Certes, d’aucuns pourraient s’inquiéter de voir des pépites nationales passer sous pavillon étranger. Un danger qu’écarte rapidement Paul-François Fournier, directeur innovation Bpifrance : « Les fonds américains ne viennent pas en France avec l’idée de délocaliser les start-up dans lesquelles ils investissent sur le territoire américain. Bien au contraire : outre-Atlantique, il y a une telle pénurie de développeur qu’il vaut mieux rester en France pour grandir . » En revanche, le danger est réel de voir des start-up françaises opter pour une cotation au Nasdaq à New York ou se faire racheter par des groupes étrangers, faute de trouver les financements disponibles sur le sol national.

« Il nous faut mieux intégrer les grandes entreprises à l’écosystème des jeunes sociétés. Les trois quarts des start-up développent des produits et services pour les entreprises… Or seulement 0,1 % des achats des grands groupes sont effectués auprès de start-up », analyse Kat Borlongan. Contrairement à leurs rivaux américains, les grands groupes français sont encore frileux à l’idée de débourser des centaines de millions d’euros pour racheter une start-up, et ces dernières craignent de perdre leur âme dans de telles opérations. Face à cela, Nicolas Celier plaide pour une autre voie, celle de l’entreprise de taille intermédiaire (ETI) : « Nous sommes passés d’un excès l’autre. Aujourd’hui, tous les startuppeurs veulent devenir un géant dans leur secteur. » D’autant que la France manque encore cruellement d’ETI, entreprises qui font la force de nos voisins allemands.

Se rapprocher des laboratoires

L’environnement juridique et concurrentiel pourrait être assoupli pour donner plus de latitudes aux innovateurs. « Je ne dis pas qu’il faut calquer nos pratiques sur celle de la Chine, mais il faut avoir conscience que, dans ce pays, les innovations se font sans réglementation éthique. Le risque est qu’à force d’empêcher les Européens d’emprunter certaines voies les technologies du futur soient entre les mains de pays dont nous ne partageons pas les valeurs », alerte Fleur Pellerin. Pour faire grandir leur entreprise, les fondateurs doivent aussi apprendre à laisser les rênes à d’autres, ce qui n’est pas encore entré dans la culture française, tandis que la pratique est relativement courante aux États-Unis.

Ceux qui le font sont encore très rares, à l’image d’Octave Klaba, le turbulent fondateur d’OVH en région GrandEst, qui s’est adjoint les services d’un nouveau directeur général. « Mais la France manque de managers, gestionnaires, commerciaux, ressources humaines… pour accompagner la croissance d’entreprises de taille intermédiaires », constate Nicolas Celier. Ce qui est une façon de passer du stade de l’enfance à celui de la maturité pour la French Tech.

Le coq va aussi devoir apprendre à se montrer patient, avec les nouvelles missions fixées par Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au Numérique, et particulièrement celle de soutenir les acteurs de la « Deep Tech ». Cela concerne les start-up qui se lancent dans le développement d’innovation en profondeur, susceptibles d’apporter de réelles ruptures, mais qui sont très longues à mettre en place. « Il faut connecter les laboratoires avec les entreprises de la French Tech », résume Paul-François Fournier. Et ancrer un peu plus l’écosystème national dans l’innovation.

L’enjeu est d’abord de rester dans la course face à deux géants : la Chine et les États-Unis. Il est ensuite « de réduire la fracture numérique. La French Tech doit être un facteur d’inclusion sociale », ajoute Kat Borlongan. Il est important d’aider les jeunes français à devenir développeurs et que leur rôle dans les start-up ne soit pas cantonné à celui du livreur à vélo.


Publié par Par Elsa Bembaron le mardi 11 décembre 2018 dans Le figaro n° 23 119 en page 17 sur une page et sur lefigaro.fr

Pour en savoir plus :

- Le 27 novembre 2013 Fleur Pellerin annonce la création de La French Tech, label de mobilisation et promotion des écosystèmes numériques français
- 14 février 2014, Fleur Pellerin ambitionne de bâtir la "start-up Republique"
- Le 12 novembre 2014 : après Paris, Axelle Lemaire labellise neuf "métropoles French Tech"
- Le 24 juin 2015, Axelle Lemaire labellise "quatre métropoles French Tech" et nomme quatre territoires "écosystèmes thématiques" depuis New York
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