« En Europe, la difficulté n’est pas tant la création d’entreprises que leur croissance », selon Chahab Nastar, chef de l’innovation d’EIT Digital, le 6 novembre 2019

, dans le réseau de Christelle Ayache

Pour la sixième édition de l’EIT Digital Challenge, l’accélérateur de l’Institut européen pour l’innovation et la technologie dédié au numérique (EIT Digital) a récompensé dix scale-ups - des start-ups matures - européennes du numérique. Lors d’une journée organisée à Bruxelles le 6 novembre 2019, les 25 finalistes sont venus défendre leurs solutions deeptech. Responsable de l’innovation au sein de l’EIT Digital, Chahab Nastar revient pour Industrie & Technologies sur les défis que rencontrent les start-ups du numérique en Europe.

Industrie & Technologies : L’EIT Digital Challenge sélectionne des entreprises de la deeptech. Quelle en est votre définition ?

Chahab Nastar : Ce sont des innovations technologiques avec un socle qui, le plus souvent, vient du monde de la recherche. Elles ont donc une complexité difficile à maîtriser qui peut se traduire en avantage concurrentiel. Dans le numérique, les domaines concernés vont de la cyber-sécurité à l’intelligence artificielle en passant par l’internet des objets (IoT) ou la réalité augmentée. Les deeptech sont donc à l’opposé des innovations de business model - par exemple une plateforme de commerce en ligne.

Quelles difficultés rencontrent les start-ups en Europe ?

La principale est la fragmentation du marché européen. Cela est dû à un certain nombre de barrières : les langues, les cultures, les régulations, les systèmes politiques... Un entrepreneur français qui souhaiterait vendre son produit en Allemagne ne sait souvent pas par où commencer. La seconde difficulté est l’accès au capital. Mais cela s’améliore : de plus en plus d’argent est injecté dans les start-ups européennes. Aujourd’hui, le problème n’est pas tellement de créer des sociétés, mais de les faire croître jusqu’à atteindre des tailles critiques.

Nous souhaitons créer des sociétés de l’envergure de Criteo ou Blablacar. Nous en voulons beaucoup, et dans toute l’Europe. Heureusement, nous pouvons compter sur nos talents. En effet, pour croître, une start-up a besoin de talents par-dessus tout. Alors, même si l’Europe ne forme pas assez d’ingénieurs du numérique, le système éducatif européen est très concurrentiel, notamment dans les disciplines scientifiques. De plus, les ingénieurs sont abordables pour les employeurs par rapport à des régions comme la Silicon Valley aux Etats-Unis.

Les start-ups du numérique carburent à la donnée. Comment se situe l’Europe par rapport à l’accès à cette donnée ?

C’est un vrai problème qui n’a pas une réponse simple. Toute la question est de savoir où mettre le curseur entre les innovateurs qui ont besoin d’avoir accès à des données pour expérimenter et le fait que l’Europe doit protéger ses citoyens et donc avoir une maîtrise sur les données avec des mesures comme le RGPD ou la protection de la vie privée. La Chine a par exemple déployé massivement des technologies de reconnaissance du visage. Elle mise sur l’innovation sans prendre en compte la protection de la vie privée.

C’est peu envisageable à grande échelle en Europe, mais ce qu’on peut retenir, c’est que les innovateurs ont besoin de la liberté d’expérimenter. Toute la question pour les politiques européennes est alors de favoriser l’expérimentation tout en garantissant la protection de la vie privée qui est une valeur Européenne forte.

Dans quels secteurs les start-ups européennes du numérique peuvent-elles faire la différence ?

Au sein d’EIT Digital, nous avons choisi de nous concentrer sur la ville numérique, la santé et le bien-être, l’industrie du futur, la finance numérique et une catégorie plus horizontale que nous appelons "Digital Tech". Elle regroupe tout ce qui est cyber sécurité et vie privée, intelligence artificielle et données, réseaux et IoT. Cette catégorie horizontale nourrit les catégories verticales précédentes. Nous avons volontairement écarté certains domaines, comme les moteurs de recherche par exemple, pour ne garder que ceux dans lesquels nous pensons que l’Europe peut gagner.

Propos recueillis par Xavier Boivinet le 07 novembre 2019 sur https://www.industrie-techno.com


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