Covid-19 : comment la recherche scientifique et médicale se sont mobilisées ? Entretien avec Jean-Marc Cavaillon Jean-Marc Cavaillon, Professeur honoraire à l’Institut Pasteur, référent scientifique à l’Agence nationale de la recherche (ANR), revient sur ces conditions inédites de recherche.

, dans le réseau de Christophe Juppin

Face à un nouveau virus et à une maladie nouvelle, les équipes scientifiques et médicales se sont mobilisées dans un contexte d’urgence pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Jean-Marc Cavaillon, Professeur honoraire à l’Institut Pasteur, référent scientifique à l’Agence nationale de la recherche (ANR), revient sur ces conditions inédites de recherche, sur les enjeux et les pistes à l’étude.


Que savons-nous aujourd’hui sur la maladie Covid-19 ?

Jean-Marc Cavaillon : « La maladie Covid-19 est due à un nouveau coronavirus SARS-Cov-2, issu des chauves-souris dont l’hôte intermédiaire est encore inconnu. Une estimation prévoit l’existence potentielle de plus de 3000 de ces virus. La charge virale est très différente selon les patients mais semblable selon les classes d’âge. La maladie ressemble initialement à un état grippal ; bénigne pour un grand nombre de patients, de graves complications peuvent survenir 7 à 10 jours après la contamination, entrainant en particulier une défaillance pulmonaire sévère (syndrome de détresse respiratoire aiguë, SDRA). Mais petit à petit, on a rapporté les atteintes neurologiques comme l’anosmie, l’altération du système immunitaire, les manifestations digestives, les problèmes liés à la coagulopathie et l’atteinte vasculaire. La mortalité a été principalement observé chez les plus de 60 ans. La durée d’hospitalisation (7-30 jours) est semblable selon l’âge des patients. Au sortir de la réanimation, les patients requièrent une importante rééducation, en particulier musculaire.

De nombreuses connaissances avaient été acquises sur le SARS-Cov-1. La nature du récepteur du SARS-Cov-2 fut rapidement reconnue comme identique à celle du SARS-Cov-1 (l’enzyme de conversion de l’angiotensine 2). La recherche sur le SARS, largement interrompue suite à l’arrêt de la pandémie, n’a toutefois pas permis de développer des médicaments qui auraient pu s’opposer à la fixation du virus sur son récepteur. Pourtant, les anticorps dirigés contre le récepteur CD147, un autre récepteur pour le SARS-Cov-2, ont donné des premiers résultats prometteurs.

La modélisation de la pandémie aura permis d’appréhender au mieux la prise en charge politique de cette crise, même si ces notions s’affinèrent avec le temps. Les équipe de l’Institut Pasteur ont estimé à 4,4% le pourcentage de français affectés par le SARS-Cov-2 au moment du déconfinement, soit 2,9 millions de cas, là où les chiffres de personnes testé positifs n’était que de 139 519 cas le 11 mai 2020.

Dans quel contexte la recherche mondiale a-t-elle été menée ?

Jean-Marc Cavaillon : « À crise exceptionnelle, effort de recherche exceptionnel dans un contexte inédit. Pour la première fois les journaux scientifiques renonçaient à tout embargo sur les articles ayant trait au Covid-19. Ainsi, les chercheurs et les cliniciens pouvaient en temps réel être informés des avancées des uns et des autres. Ce partage de la connaissance fut aussi facilité par la mise en ligne des articles avant toute évaluation sur les plateformes telles que MedRxiv ou BioRxiv (5236 articles au 16 juin 2020). Le contrecoup fut une avalanche de publications rendues publiques avant l’expertise par les pairs, une course au scoop, et une relation compliquée entre approches scientifiques et décisions politiques. Le fait que les deux plus prestigieux journaux médicaux (The Lancet et The New England Journal of Medicine) publièrent des articles qui furent rétractés peu de temps après, illustrent la perversion du système par l’urgence associée à cette crise sanitaire. La pression médiatique sur un médicament fit que, comme à chaque coupe du monde de football on a en France 60 millions de sélectionneurs, on se retrouvait avec 60 millions de spécialistes de l’hydroxychloroquine. L’urgence ne doit pas faire oublier la rigueur de la recherche, et celle-ci a besoin de temps que ni le public, ni les médias n’avaient.

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« L’inflammation : mi-ange, mi-démon » Jean-Marc Cavaillon

Quels ont été les principaux objectifs de la recherche scientifique et médicale ?

Jean-Marc Cavaillon : « Les médecins ont fait face à une maladie inédite qu’ils apprenaient à connaître avec chaque patient. La prise en charge médicale en réanimation des patients les plus sévères trois mois après le début de cette crise sanitaire ne fut pas celle qui avait été initialement mise en place. Les échanges entre les services de réanimation permirent aux cliniciens d’apprécier la pertinence de telle ou telle démarche de prise en charge. On a parlé de tempête cytokinique, de sepsis viral, de SDRA, s’inspirant de ce que l’on connaissait des patients présentant un sepsis bactérien ou des pneumopathies sévères.

La recherche la plus médiatisée fut bien sûr la course au traitement avec l’usage de médicaments qui avaient éventuellement fait leur preuve in vitro sur le SARS-Cov-1 ou le MERS (ex. Remdesevir, hydroxychloroquine). Cependant la recherche médicale nécessite une mise en place rigoureuse et chronophage. Dans l’urgence, beaucoup de pistes ont été tentées avant même de connaître la physiopathologie de la maladie. De nombreuses molécules ont été testées avec un rationnel souvent discutable, et la réalité du terrain vint tristement rappeler qu’il est difficile de mener une recherche médicale de qualité au pied levé avec des profils de patients différents et des stades différents d’avancée de la maladie qui requièrent sans doute davantage une médecine personnalisée. La défaillance pulmonaire est associée à un emballement inflammatoire local sans doute illustré par le bénéfice d’une molécule (Anakinra®), l’antagoniste du récepteur de l’IL-1, à ces stades tardifs de la maladie. En effet, la façon d’envisager des thérapies de la maladie ne peut pas être le même au début de l’infection, ou lorsque la défaillance respiratoire est établie. Même si les outils requis pour le diagnostic moléculaire furent limitant, il est admirable d’avoir pu disposer dans un temps record de tests de diagnostic grâce, une fois encore, au partage international des connaissances et de la séquence du virus qui fut rapidement rendu publique.

Quels sont les enjeux et les pistes de recherche à l’étude ?

Jean-Marc Cavaillon : « De nombreuses énigmes demeurent. Les stratégies redoutables du SARS-Cov-1 pour s’opposer au système immunitaire restent à identifier pour le SARS-Cov-2. En particulier quel est sa réelle capacité à s’opposer à la production d’interféron, une cytokine importante de la réponse anti-virale ? Pourquoi les chauves-souris peuvent héberger ces virus sans aucun dommage ? Son puissant pouvoir cytopathogène associé à sa virulence nécessite d’être davantage caractérisé. Qu’est-ce qui rend les enfants particulièrement peu sensibles et les personnes âgées particulièrement vulnérables ? Quelles prédispositions génétiques protègent ou au contraire sensibilisent ? Combien de temps l’immunité acquise sera protectrice et est-ce que le niveau de protection est suffisant chez tous après une première infection ? On sait en effet que les taux d’anticorps sont très variables d’un sujet à l’autre. Le phénomène de facilitation de l’infection des cellules phagocytaires par les anticorps (antibody-dependent enhancement, ADE) est-elle une réalité ? Une meilleure compréhension de ce qu’est l’immunité protectrice aidera à l’élaboration de vaccins.

La recherche en sciences humaines et sociales nécessitera de faire le point sur les conséquences du confinement et le contexte anxiogène de la Covid-19 quant aux répercussions immédiates et à long terme sur la santé psychologique de certains. De même, il sera important d’appréhender le stress enduré par le personnel soignant. L’analyse à postériori de la façon dont les autorités des différents pays auront fait face à la crise devrait aider à tirer des leçons sur la gestion la plus appropriée d’une pandémie. Espérons que si une nouvelle pandémie survenait dans cent ans, ces leçons n’auront pas été oubliées, comme ce fut le cas depuis la grippe espagnole de 1918. Il serait aussi intéressant d’évaluer l’impact qu’aura eu cette crise sur la crédibilité de la parole scientifique au niveau du grand public. »

En savoir plus :
Osuchowski, Marcin F. & al., SARS-CoV-2/COVID-19 : Evolving Reality, Global Response, Knowledge Gaps and Opportunities, SHOCK : May 18, 2020 doi : 10.1097/SHK.0000000000001565

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Covid-19 : comment la recherche scientifique et médicale se sont mobilisées ?

Le soutien de l’ANR à la recherche sur la Covid-19

Face à l’ampleur de la crise sanitaire et aux besoins de recherche, l’ANR a lancé le 6 mars 2020 un appel Flash Covid-19. Celui-ci a permis le financement de 118 projets dans un délai court, grâce à un dispositif accéléré de sélection et à la mobilisation exceptionnelle des membres du comité d’évaluation scientifique. Le budget de l’appel a été augmenté à hauteur de 18,5 millions d’euros grâce au fonds d’urgence alloué par le Ministère de l’enseignement, de la recherche et de l’innovation (MESRI) et au soutien de nombreux partenaires financeurs. Dans la continuité de cet appel, l’ANR a lancé un second appel dédié à la Covid-19, ouvert en continu jusqu’au 28 octobre 2020 pour opérer une sélection au fil de l’eau des projets déposés et soutenir des travaux de recherche à court terme sur la Covid-19.

- Covid-19 : les actions de l’ANR en soutien à la recherche

Publié par Jean-Marc Cavaillon le mardi 16 juin 2020 sur https://anr.fr/


Pour en savoir plus :

- Covid-19 : Appel à projets de solutions innovantes pour lutter contre le COVID-19
- Covid-19 : Une application « CoronApp » pour le tracking du covid-19 le 20 mars 2020
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- Covid-19 : Lancement d’un essai clinique baptisé Hycovid, contre le Covid-19 le 31 mars 2020
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- Covid-19 : Lancement d’un essai clinique "CORIMUNO-19" teste des immunomodulateurs le 03 avril 2020
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