Covid-19 : Où en est la French Tech ? Comment diversifier l’écosystème des startup en France ?

, dans le réseau de Kat Borlongan

Arrivée en France à l’âge de 20 ans, Kat Borlongan dirige aujourd’hui La French Tech . Très discrète dans les médias, voici un échange sans concession :
- comment nos startups vivent la crise ?
- quelle casse faut-il redouter ?
- pourquoi toujours si peu de diversité dans la Tech ?
- quel churn prévoir au sein du #Next40 en 2021 ?
Toutes les réponses dans ce REPLAY #TechCo


Kat Borlongan
La French Tech a pris un sacré coup avec le COVID, pas plus ou pas moins que pas mal d’autres entreprises dans l’économie. Aujourd’hui, on commence quand même à voir une baisse d’activité assez importante d’à peu près 80 % par rapport à ce qui se passe d’habitude.

Sébastien Couasnon
Il manque 20 %, quoi.

Kat Borlongan
Oui, voilà.
Il y a ça, et là je viens de voir les chiffres pour le prêt garanti d’État spécifique pour les startups. On voit maintenant qu’il y a 435 millions qui ont déjà été instruits pour à peu près 960 dossiers et pour l’instant, on voit uniquement à peu près 165 millions qui ont déjà été décaissés.

Sébastien Couasnon
Ça veut dire que l’État aussi a été là pour ces jeunes startups. Elles ont emprunté en moyenne 500 000 euros, si je calcule à peu près.

Kat Borlongan
Ça va plus loin, en fait. Si on regarde la manière dont on a géré la crise, ça se divise en trois phases :
- la première phase était la phase « urgence ». La French Tech venait tout juste de se faire poignarder, là il fallait arrêter l’hémorragie donc il fallait absolument dérouler tout de suite les mesures d’urgence. C’était le plan startups que Cédric O avait annoncé à l’époque et c’était quand même 4,3 milliards. Je pense qu’on a vraiment de quoi en être fiers, parce que la France était le premier pays à sortir un plan d’urgence spécifique aux startups à peine une semaine après le déconfinement.
- Il y a eu une deuxième phase qui a été annoncée par Bruno Le Maire et Cédric O. Là, c’était plutôt, je dirais le plan startups avec des mesures plutôt conjoncturelles. C’est là qu’on avait vu des ajustements par rapport au secteur, des mesures qui permettraient aux startups de continuer l’investissement dans les R&D et aussi l’accélération de la reprise.
- Ensuite, il y a le troisième, qui va arriver fin août, le 24 août 2020, plus spécifiquement, le moment où Bruno Le Maire va annoncer le plan relance. À ce moment-là, on va se projeter plutôt vers des mesures structurelles avec un regard à très long terme.

Sébastien Couasnon
Donc en cette rentrée, il y aura quand même aussi un volet clairement dédié à la French Tech ?

Kat Borlongan
Oui, comme ça a déjà été le cas dans les deux dernières annonces.

Sébastien Couasnon
Bon, il y a beaucoup de choses effectivement à voir ensemble sur cette crise, tout le monde n’a pas été touché de la même façon, d’ailleurs certains en ont même — entre guillemets, enfin je mets beaucoup de guillemets — « profité », parce que certains étaient du bon côté de la barrière sur le logiciel, sur la digitalisation, la formation à distance, etc. Ça n’a pas été le cas de tout le monde, évidemment, pour ceux qui sont dans la restauration, l’hôtellerie, le travel, là ça a été un bain de sang, comme finalement dans l’industrie classique. Qu’est-ce qui se dessine sur l’après-crise ? Est-ce que certains n’auront pas besoin d’aide, parce qu’encore une fois ils sont bien emmanchés, et il va falloir axer justement ces aides sur ceux qui vont le moins bien ? Comment ça va se passer ?

Kat Borlongan
Si je simplifie un tout petit peu, je pourrais les mettre dans trois catégories :
il y a en effet les startups, comme tu disais, qui vont très bien, il y en a beaucoup dans le French Tech 120 ; les Openclassrooms, les Doctolib, on le voit encore aujourd’hui. Après, quelque chose qu’on oublie c’est que les concurrents américains et chinois sont aussi en train de se développer en ce moment, donc on ne va absolument pas ralentir notre soutien au French Tech 120, qui eux sont encore en train de poursuivre une expansion à l’international. Il ne faut pas oublier qu’il y a quand même eu trois grandes levées dans le French Tech 120 aussi annoncées ces derniers mois, dont deux qui sont supérieures à 100 millions : Back Market et ContentSquare.

Sébastien Couasnon
Ça devient presque banal maintenant, alors que ça n’arrivait jamais avant... Une fois par an, et encore. C’était des étoiles filantes.
Là maintenant on s’habitue.

Kat Borlongan
On s’habitue, mais en même temps je trouve que pendant les crises, c’est devenu une sorte de cri de ralliement. À chaque fois qu’on voit qu’il y a une levée, ça envoie quand même un certain message d’espoir que l’écosystème est encore là, qu’on est résilients et les choses avancent. Donc là, il y a la deuxième catégorie, je dirais, d’entreprises qui elles sont complètement exposées aux effets darwinistes de la crise. Je pense qu’on a vraiment fait tout ce qu’on pouvait faire avec les mesures, avec les PGE, avec le chômage partiel, qui d’ailleurs a été utilisé par plus de 60 % des startups ; dans le French Tech 120, c’était à peu près 50 %, juste pour te donner une idée ; mais on sait très bien qu’il y a beaucoup de startups qui ne vont peut-être pas y arriver.
En fait, une startup est une structure capitalistique qui ne permet pas un downsizing naturel, donc il y en a beaucoup qui vont vraiment fermer leurs portes.

Sébastien Couasnon
Parce qu’elles brûlent déjà de l’argent, donc même si elles brûlent un peu moins d’argent, elles continueront à être déficitaires, donc il faudra arrêter.

Kat Borlongan
Je pense qu’il y a deux choses : il y a à la fois la difficulté de gestion du cashflow qui est arrivé avec la crise et qui est extrêmement difficile à maîtriser. En réalité, il s’agit aussi des startups dont les VC n’ont pas remis dans le pot. Quelque chose qu’on voit notamment avec les startups qu’on a dans le cadre du French Tech Bridge, c’est qu’il y en a beaucoup qui arrivent à se recapitaliser quand elles sont bien capitalisées. Ce n’est pas le cas de toutes les startups.

Comment diversifier l’écosystème des startup en France ?

Sébastien Couasnon
C’est-à-dire ceux qui avaient relevé de l’argent, qui s’étaient refinancés, on va dire entre l’été 2019 et juste avant la crise, février-mars 2020, pour eux il n’y a pas de question, parce que justement le modèle d’une startup c’est de brûler de l’argent tous les mois, et on sait à peu près généralement combien on crame. En revanche, pour tous ceux qui s’apprêtaient à relever, à avoir une opération, etc. eh bien là, très souvent, ça s’est au moins décalé et parfois complètement refermé.

Kat Borlongan
Oui, c’est pour ça qu’on avait créé le French Tech Bridge, d’ailleurs. Le French Tech Bridge était designé spécifiquement pour pouvoir soutenir des startups qui étaient en plein milieu des levées, et on ne voulait pas les pénaliser à cause de la crise. Ça a été réabondé d’ailleurs en juin, donc là il s’agit de 160 millions en tout et jusque-là, il y a 65 millions qui ont déjà été utilisés par...

Sébastien Couasnon
... donc c’est un pont de cash qui permet de faire le dos rond pendant que la crise est là, quoi.

Kat Borlongan
Oui, mais moi, ce qui m’intéresse le plus, pour être honnête avec toi, c’est aussi la troisième catégorie de startups : c’est la nouvelle génération. En effet, on voit pas mal de startups fermer, mais on voit aussi pas mal de fondateurs rebondir assez rapidement. C’est de vrais entrepreneurs, ils voient tout de suite qu’il y a une opportunité, il y a le comportement des clients qui a un petit peu changé et nous on sera là pour les backer à 200 %. Quelque chose qui m’intéresse aussi beaucoup, c’est de s’assurer que dans cette nouvelle génération de startups, on ne voie pas exactement les mêmes défauts des anciennes générations. On commence à voir plus de startups qui sont vraiment issues de tous les territoires de la France. On a beaucoup parlé du sujet d’inclusion, pour s’assurer qu’on n’a pas encore une autre génération un peu « cookie cutter » qui se ressemble l’un à l’autre, et on commence à voir une vraie diversité.

Sébastien Couasnon
Est-ce que c’est vrai, ça ? Ce n’est pas du wishful thinking, là ? On peut le dire, tu n’es pas née en France. Tu es arrivée, tu étais quoi, adolescente ?

Kat Borlongan
Non, même pas, je suis arrivée en France à l’âge de 20 ans et j’étais en train d’apprendre le participe passé.

Sébastien Couasnon
Oui, bon, OK. Très bien, bravo. Voilà, je ne parle même pas des gens qui viendraient de l’étranger, ne serait-ce que de la diversité sociale, la diversité géographique, les territoires, la mixité... enfin on en est quand même super loin. Ça fait cinq ans qu’on fait Tech&Co, les gens qui se succèdent à ta place, il y a eu plus de 2500 entrepreneurs... ils se ressemblent quand même beaucoup.

Kat Borlongan
Oui, c’est sûr.

Sébastien Couasnon
Comment casser ces codes ? Comment faire en sorte que ça respire et que les VC de la place parisienne financent d’autres profils ?

Kat Borlongan
On l’a déjà vu pour le sujet de la mixité, le problème il est profond, il est très complexe. Ça ne veut pas dire qu’on ne va pas non plus s’attaquer à chaque barrière une par une. Quelque chose qu’on voit, c’est qu’il y a énormément de talents entrepreneuriaux qui devraient pouvoir venir des milieux beaucoup moins représentés dans la French Tech, je parle des réfugiés, je parle des personnes qui viennent des quartiers prioritaires de la ville, voilà...

Sébastien Couasnon
... tout simplement des territoires ruraux, qui n’ont pas les connexions, qui ne connaissent pas les bonnes personnes.

Kat Borlongan
Aussi, exactement. Ils ne connaissent pas les bonnes personnes, ils n’ont pas les financements dont ils ont besoin, ils font face aussi à la discrimination volontaire ou involontaire.
Ça ne suffit pas, donc là on a décidé de vraiment se lancer en créant French Tech Tremplin, on est assez fiers. On ne parle pas beaucoup de French Tech Tremplin, on parle beaucoup de French Tech 120, et du coup dans la tête et dans l’esprit de tout le monde, c’est ça la French Tech, or la French Tech a quand même beaucoup de visages.

Sébastien Couasnon
Donc French Tech Tremplin, parce que ça fait beaucoup, tout le monde ne connaît pas ça, et moi parfois je m’y perds alors que je suis censé quand même maîtriser sur le bout des doigts... donc French Tech Tremplin, on met en avant effectivement la diversité, tous ceux que vous ne voyez pas d’habitude, même si on essaie de les mettre en avant aussi dans Tech&Co. French Tech 120, c’est l’antichambre du Next40, qui lui-même est un peu, on va dire, le CAC40 des startups. Justement, on peut terminer là-dessus, enfin il nous reste encore 4-5 minutes, mais le Next40, forcément il a été décidé il y a un peu plus d’un an, il devait être remis à jour et j’imagine qu’avec le confinement, tout a été mis en pause ; il y aura un nouveau Next40 à la rentrée, ou on remet ça à 2021 maintenant ?


Kat Borlongan
Ça sera plutôt 2021. C’était la volonté de Cédric O de commencer à avoir une vraie logique de promo, pour que tout le monde arrive en même temps, ils se connaissent, ils peuvent s’entraider, tout ça.

Sébastien Couasnon
Donc on remettra à plat les 120 plus « belles » — même si c’est subjectif — startups de la French Tech, dont le Next40 début 2021, donc avec des candidatures qu’on pose quoi, à la rentrée, septembre-octobre ?

Kat Borlongan
Ce sera à la rentrée, oui.

Sébastien Couasnon
Là, forcément, il va y avoir des sorties et des entrées, c’est normal.

Kat Borlongan
Oui. J’en ai parlé avec mon équipe tout à l’heure, on était en train de faire des simulations et on anticipe un churn d’au moins 25 %.

Publié par Sebastien Couasnon le mercredi 22 juillet 2020 sur BFM Business sur https://www.linkedin.com

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La French Tech @LaFrenchTech · 22 juillet 2020
Où en est @LaFrenchTech face au #COVID19 ? @SCouasnonBFM
interview @katborlongan. On parle des effets darwinistes de la crise, diversité, souveraineté et exits
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