Covid-19 : Médicaments, industries... Relocaliser, c’est possible ? Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne ;

, dans le réseau de Christophe Juppin

Depuis des semaines, l’Exécutif a mis l’accent sur l’importance de la sauvegarde de l’emploi et sur la relocalisation de la production, thème qui a fait un retour en force dans l’actualité avec la pandémie de Covid-19. La crise sanitaire a montré la dépendance de la France à l’étranger dans plusieurs domaines stratégiques, notamment dans la fabrication des masques de protection ou celle de principes actifs qui rentrent dans la composition des médicaments.


"Nous dépendons beaucoup trop de certains pays étrangers pour les principes actifs qui sont dans les médicaments", avait ainsi constaté Bruno Le Maire, ministre de l’Économie.
Emmanuel Macron a appelé lui à "produire davantage en France, sur notre sol. Pour certains produits et certains matériaux, le caractère stratégique impose d’avoir une souveraineté européenne, pour réduire notre dépendance (…) Le jour d’après ne ressemblera pas au jour d’avant, nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne".

Comment rebâtir notre souveraineté industrielle et économique ? Relocaliser en France, est-ce possible ? A quel prix ?

Axel de Tarlé
Bonsoir à toutes et à tous. La France est le pays le plus attractif d’Europe sur le plan économique selon une toute dernière étude du cabinet EY. Après des années de délocalisation, comment mettre en œuvre cette politique de relocalisation voulue par Emmanuel Macron  ? Dans les médicaments également, comment relocaliser alors que l’on a tous découvert avec cette épidémie que l’on dépendait très largement de la Chine pour nos médicaments ? Quel avenir pour nos industries, pour nos emplois et finalement nos territoires ? Quel modèle à suivre ? Cette crise va-t-elle marquer le déclassement ou au contraire le sursaut de notre économie ? C’est le sujet de cette émission de ce « C dans l’air » que nous avons décidé d’intituler ce soir,

"Médicaments, industries... Relocaliser, c’est possible  ?"

Pour répondre à vos questions, nous avons le plaisir d’accueillir
- Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’IRIS, auteure de « L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ? » C’est à La Documentation française.
- Sophie Fay, grand Reporter à L’Obs. On vous entend par ailleurs tous les matins sur France Inter pour l’Histoire éco du jour.
- En visioconférence, Élie Cohen, économiste, directeur de recherche au CNRS, auteur de « Le décrochage industriel ». C’est chez Fayard.
- Et enfin, Christine Kerdellant, directrice de la rédaction de L’Usine Nouvelle. L’Usine Nouvelle qui prépare justement un dossier sur la relocalisation dans le secteur de la chimie et de la pharmacie. Je rappelle que vous êtes l’auteur de « De Gaulle et les femmes. » C’est chez Robert Laffont.
Merci d’être là et d’assister à cette émission.

La France, n°1 de l’attractivité industrielle

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Le cabinet EY nous dit que pour la première fois, la France a décroché le trophée de l’économie la plus attractive d’Europe. Nous avons attiré 18,7 % des investissements étrangers, ce qui nous place devant le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Sophie Fay, on commence par vous. Hier, on a appris, à la surprise générale, c’est le cabinet EY, l’ancien Ernst & Young, qui nous dit que pour la première fois, la France a décroché le trophée de l’économie la plus attractive d’Europe. On va regarder le hit-parade. Nous avons attiré, nous allions attirer 18,7 % des investissements étrangers, ce qui nous plaçait devant le Royaume-Uni que nous avons dépassé et devant l’Allemagne. Ça paraît très surprenant que la France soit le pays le plus attractif d’Europe. Ça vous a surprise ? Comment analyser cette première place ?

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Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’IRIS, auteure de « L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ? »

Sophie FAY
C’était une bonne nouvelle, mais c’était une nouvelle de 2019 en fait. C’est le résultat de la politique économique menée par François Hollande, par Emmanuel Macron. La bonne nouvelle derrière tout ça, c’est que vous voyez que les investisseurs étrangers, les patrons étrangers, les patrons de filiales n’ont pas attaché trop d’importance au mouvement des gilets jaunes ou aux grèves. En tout cas, ils n’ont pas considéré que c’était quelque chose qui était négatif pour l’image du pays puisqu’un tiers d’entre eux considèrent dans ce baromètre que la France a amélioré son attractivité et la moitié, qu’elle s’est stabilisée. Ils pensent que ces mouvements, au fond, c’est mieux, c’est un avertissement qui est plus porteur pour le pays que le Brexit par exemple, ou le vote pour un Président populiste. Donc ça, c’est une bonne nouvelle.

Le seul problème, c’est que tout cela était fait en février 2020, donc avant la crise du Covid. Et la grande peur du cabinet EY, c’était que les opinions se soient retournées en voyant que l’on manquait de masques, que l’on manquait de respirateurs, que l’on n’avait pas de tests et que cette crise sanitaire était mal appréciée par ces patrons. Donc ils ont fait une deuxième vague d’enquêtes fin avril 2020 et cette fois-ci, la bonne nouvelle, c’est que ça n’a pas décalé leur image de la France. Il y a quelque chose qui est un peu dommage, c’est qu’ils ne nous comparent plus avec l’Allemagne. L’Allemagne est passée hors catégorie, mais en même temps, l’Allemagne, c’est difficile d’y installer des usines parce qu’avec un taux de chômage à 4 %, on a du mal à recruter.

Donc ils nous comparent plutôt avec le Royaume-Uni et là, sur la gestion de la crise sanitaire, on a été plus à la hauteur. Ils considèrent que l’on a eu une bonne gestion et que surtout, on a eu une très bonne gestion sur le plan économique. Donc ils nous comparent plutôt avec les Pays-Bas, la Belgique, l’Irlande, et sur ce plan-là, la France ne se situe pas mal. L’autre problème, c’est que les patrons disent qu’ils vont annuler certains projets. Certains projets qui étaient lancés en 2019, on ne les verra plus en 2020. Il y en a un tiers qui serait plus ou moins abandonné. Et là aussi, c’est une mauvaise nouvelle globalement, mais la France est exactement dans la moyenne européenne.

Axel de Tarlé
C’est-à-dire que dans les autres pays aussi, il y a un tiers des projets d’investissements qui seraient plus ou moins abandonnés à cause de l’épidémie ?

Sophie FAY
Voilà. Exactement. Il n’y a qu’en Pologne, par exemple, qu’on ne toucherait à rien. Donc finalement, on arrive à garder notre classement. Il y a une autre mauvaise nouvelle, c’est qu’ils ont interrogé ces patrons sur les relocalisations et ces patrons disent, « oui, on va “relocaliser”. On va régionaliser les chaînes de production. » C’est-à-dire que pour l’Europe, on peut produire en Europe, pour l’Asie en Asie. Pour l’Amérique en Amérique. Donc on va resserrer, mais l’on resserrera aux portes de l’Europe, c’est-à-dire Europe de l’Est, Turquie, Maghreb et pas tellement en France.

Axel de Tarlé
Pour eux, « relocaliser », ça veut plus dire le Maroc, la Slovaquie ou la Turquie, pas forcément la Bourgogne ou la Normandie.

Pourquoi ces entreprises étrangères qui décident d’investir en France ?

Axel de Tarlé
Christine Kerdellant, quelles sont-elles ces entreprises étrangères qui décident d’investir en France ? Dans quel secteur et pourquoi ? Que viennent-elles chercher chez nous ?

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Christine Kerdellant, directrice de la rédaction de L’Usine Nouvelle. L’Usine Nouvelle qui prépare justement un dossier sur la relocalisation dans le secteur de la chimie et de la pharmacie.

Christine KERDELLANT
Celles qui arrivent largement en tête, ce sont les Google, les Facebook, les IBM, les Amazon. Je fais peut-être une exception pour amazone qui vient sans doute chercher un point de logistique pour distribuer ses produits. Mais les autres viennent surtout chercher des ingénieurs français, parce qu’ils sont très bons pour faire de l’intelligence artificielle, pour travailler sur les datas. C’est une main-d’œuvre extrêmement qualifiée et ils ont un mal fou aux États-Unis, toutes ces entreprises, à trouver des ingénieurs aussi qualifiés que les ingénieurs français. Donc c’est une bonne chose qu’ils viennent investir en France, mais en même temps, quand vous voyez que les entreprises du CAC 40 cherchent aussi désespérément des ingénieurs très qualifiés pour développer leurs propres activités d’intelligence artificielle de datas, on ne peut pas seulement se réjouir. C’est vrai qu’il est probable que ces investissements-là ne seront pas abandonnés parce que les entreprises du numérique, elles ont bien passé la crise. Certaines ont même augmenté leur chiffre d’affaires pendant la crise. Au niveau de L’Usine Nouvelle, les seules qui ont continué à apporter de la publicité, c’était les entreprises du numérique, donc je pense qu’elles continueront aussi à mener leurs projets d’investissements en France.

Axel de Tarlé
Sylvie Matelly, est-ce que l’on n’a pas finalement une image très noire de nous-mêmes ? On se dit que nous avons été lamentables dans la gestion de cette crise, que nous avons été infoutus d’avoir des masques. On se dit que vis-à-vis de l’extérieur, nous sommes le pays des grèves, le pays des Gilets jaunes. Pour les patrons en plus, ils n’aiment pas nos 35 heures, ils n’aiment pas notre fiscalité. Eh bien non. Malgré tout, ils décident de venir en France. On est sévères avec nous-mêmes finalement. Non ?

Sylvie MATELLY
Oui, en partie. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’au début des années 2000, le classement était souvent celui-ci. C’est-à-dire que la France se disputait la première place en termes d’attractivité au niveau européen avec les Britanniques, donc un pays très attractif. Pourquoi très attractif au début des années 2000 ? Parce qu’on l’a dit pour Amazon et ce centre logistique, on est au cœur de la zone euro et c’était beaucoup plus facile et beaucoup plus pratique d’être installé en France pour après profiter et du marché unique et de la zone euro. Donc ça, c’est un élément qui est important.

Et puis la crise de 2008 était venue donner l’avantage à l’Allemagne, l’Allemagne qui attirait assez peu ou en tout cas moins que les Anglais ou les Français. Les investissements étrangers avaient vraiment tiré parti de cette crise de 2008 pour se repositionner. Or il se trouve que la France et les gouvernements français qui se sont succédé ont essayé de lutter contre ça avec des stratégies industrielles qui se sont superposées les unes aux autres, un certain nombre d’avantages financiers, fiscaux. On pense au Crédit Impôt Recherche en particulier, qui ont conduit à la fois à moderniser l’industrie française, c’est assez net cette modernisation depuis cinq ou six ans, et puis à accorder des avantages qui attiraient bien évidemment les investisseurs étrangers, qui plutôt que d’aller s’installer dans des pays où c’était beaucoup moins avantageux, s’installaient en France. Donc ça, c’est l’aspect français et cela explique effectivement ce rebond que l’on constate depuis deux, trois ans, même si pour Ernst & Young, c’est la première année qu’ils classent la France en premier. Il y a un autre phénomène qui joue, c’est aussi les déboires ou les handicaps de nos voisins européens.

Côté britannique, vous avez le Brexit qui a entraîné un certain nombre de relocalisations ou de délocalisations d’entreprises britanniques sur le territoire français. Les Hauts de France par exemple en ont beaucoup profité parce qu’avec les difficultés des négociations sur le Brexit, beaucoup ont parié sur le no deal et le risque de no deal et toutes les ruptures de chaînes, les ruptures d’approvisionnement que cela pouvait occasionner. Donc ça, c’est vrai que ça a été très favorable à la France.

Et puis un véritable ralentissement en 2019 de l’industrie et de la production industrielle en Allemagne, avec en plus, un certain nombre d’experts qui pariaient sur un déclin de l’industrie allemande parce que c’était l’automobile, parce que c’était des secteurs vieillissants alors qu’effectivement, la France avait plutôt investi, elle s’était plutôt positionnée ces dernières années dans le digital et dans des technologies beaucoup plus modernes. Donc tous ces éléments mis bout à bout, effectivement, ont donné cet atout à la France, et c’est le résultat aujourd’hui de cette étude.

Axel de Tarlé
Élie Cohen, hier, on a quand même appris que le chômage avait fait un bond de 22 %, que la croissance au deuxième trimestre allait chuter de 20 % et l’on a eu ce classement. Comment l’avez-vous accueilli, ce classement qui nous place en tête des pays le plus attractifs en Europe ?

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Élie Cohen, économiste, directeur de recherche au CNRS, auteur de « Le décrochage industriel ».

Élie COHEN
Vous êtes un investisseur étranger et vous voulez vous implanter en Europe. Alors comme ça a été dit, si vous voulez vous implanter dans le numérique, dans l’intelligence artificielle, vous avez ce gisement français d’ingénieurs. Ça, c’est une donnée. Vous voulez investir dans l’industrie, il n’y a pas beaucoup de gens qui veulent investir dans l’industrie et notamment dans l’industrie européenne. On est sur un fonds de désindustrialisation et comme ça a été dit tout à l’heure, l’Allemagne est déjà en plein emploi. Vous n’allez pas aller au Royaume-Uni qui est en période de Brexit. Et puis surtout, comme ça a été dit également, il y a eu toute une série de réformes qui ont amélioré l’image de la France.

(...)

Élie COHEN
En échange de la garantie du crédit qui est fait, ce que demande véritablement le gouvernement à Renault, c’est que les constructions nouvelles, les produits nouveaux, les lignes de fabrication nouvelles dans le domaine des nouveaux produits électriques soient localisés en France. Et c’est ça qui doit conduire à la spécialisation de la plateforme de Douai dans la production de véhicules électriques, et c’est ça les véritables termes du compromis négocié entre l’État et Renault. Il n’est bien sûr pas question de rapatrier brutalement des usines qui se développent ailleurs. Il est au contraire décidé que pour le développement de la filière électrique demain, on implante en France les lignes de production. Et ce d’autant que parallèlement à ça, le gouvernement finance un plan batteries avec l’Allemagne, que l’on va localiser en Allemagne et en France des usines de batteries. Donc l’idée, c’est que dans la nouvelle production électrique, compte tenu du rôle moteur des batteries, ont ait à proximité, la fabrication de batteries, le groupe motopropulseur et l’assemblage des nouveaux produits. Mais rapatrier des citadines en France, ça, je n’y crois pas.

Axel de Tarlé
Donc quand on parle de relocalisation, si je vous ai bien compris, il s’agit de créer en France une filière haut de gamme sur les voitures électriques. Ça veut dire que toutes ces petites citadines, la Clio, la Twingo, Sylvie Matelly, on ne peut pas les fabriquer en France ? Donc c’était un choix suicidaire pour notre économie que de se spécialiser sur ces petites voitures ? Résultat, toutes nos usines ont fermé et on les fabrique aujourd’hui en Slovénie. Au fond, on paie ce choix-là ?

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Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’IRIS, auteure de « L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ? »

Sylvie MATELLY
On paie ce choix-là, mais si ce choix a été fait, c’est parce qu’il y avait un marché. Mais c’est vrai que c’est un marché, le marché de la petite citadine, qui sur chaque voiture, la plus-value est extrêmement faible. Donc vous devez serrer vos coûts au maximum et vous ne pouvez pas vous permettre de produire ça en France, effectivement. Dans les choix de relocalisation, je crois que c’est important de préciser que l’on ne va pas effectivement fermer des usines à certains endroits et relocaliser. On est vraiment dans de nouveaux investissements. Et là, il y a une obligation pour l’État de gérer ce qui pourrait être interprété comme une autre incohérence. C’est-à-dire sa volonté d’aller vers une transition écologique et la nécessité d’investir parce que Renault, c’est une entreprise française, c’est une partie de l’histoire industrielle française, pour des raisons sociales également, d’investir dans cette entreprise et de soutenir cette entreprise. Donc je crois que quand on a tiré tous les enjeux et que l’on a défini tous les défis qui étaient posés, effectivement, la seule solution, c’était investir, mais investir dans de nouvelles productions, assurer, accompagner cette entreprise vers la modernité et la voiture de demain.

Axel de Tarlé
Christine Kerdellant, quand Emmanuel Macron demande à ce que soit relocalisée la production à valeur ajoutée en France, c’était une façon de dire, « Je vous préviens mes amis de Renault, la voiture électrique ne doit pas être faite par votre partenaire Nissan. Elle doit être faite made in France » ? Parce qu’il y a un risque, c’est qu’au fond, la voiture du 21e siècle nous échappe ?

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Christine Kerdellant, directrice de la rédaction de L’Usine Nouvelle. L’Usine Nouvelle qui prépare justement un dossier sur la relocalisation dans le secteur de la chimie et de la pharmacie.

Christine KERDELLANT
Tout à fait. Je pense que c’est exactement le sens du discours d’Emmanuel Macron. Tout ce qui est à forte valeur ajoutée, c’est-à-dire l’électrique, l’hydrogène éventuellement, les voitures autonomes, les hybrides, tout ce pourquoi la main d’œuvre, le coût de main-d’œuvre est assez faible dans le coût global de la voiture, doit, peut être relocalisé, localisé puisque ça n’existe quasiment pas ailleurs, en France. Mais il y a une chose que je voudrais dire quand même à propos du plan de suppressions d’emplois de Renault, c’est pour moi, ça s’inscrit dans la continuité. Ça fait 15 ans que les constructeurs français, PSA et Renault, abandonnent la France, lâchent la France peu à peu. En 2004, on produisait 3 600 000 véhicules en France au total. Aujourd’hui, en 2020, ça va être 1 700 000 et ça s’est fait à bas bruit. C’est-à-dire que Carlos Ghosn a été suffisamment habile pour ne jamais fermer de sites comme on le fait aujourd’hui un peu avec Choisy-le-Roi, mais simplement en déshabillant progressivement les sites d’une production d’une voiture ou d’une autre et en allant la mettre au Maroc ou effectivement en Roumanie. Donc ce n’est absolument pas nouveau. La filière, elle employait 200 000 personnes en 2011. Elle n’emploie plus que 110 000 personnes, donc c’est quelque chose qui s’inscrit dans la continuité. C’est simplement un peu plus franc que d’habitude, mais on peut quand même dire que la course au volume de Carlos Ghosn n’a pas du tout profité, même un temps, à la France. Il n’a jamais ouvert de sites de manière importante. Donc on s’inscrit dans la continuité et c’est bien de pouvoir quand même faire une espèce de chantage sur les constructeurs, en échange de l’aide, dire, « vous, cette fois-ci, vous localisez au moins les productions à forte valeur ajoutée en France. » Je voudrais juste dire une dernière chose, c’est que Toyota à Valenciennes est capable de fabriquer des petites voitures et des voitures sans une énorme valeur ajoutée en France.

Axel de Tarlé
Comment est-ce qu’ils y arrivent ? Ils arrivent à faire de petites citadines en France et ils vont même faire une autre voiture sur ce site de Valenciennes. Comment est-ce qu’ils y arrivent les Japonais en France ?

Christine KERDELLANT
Ils y arrivent avec un dialogue social qui est sans doute meilleur que chez Renault ou chez PSA, avec une organisation basée sur le lean management qui est bien meilleur, avec davantage de numérique, de digital, et vraiment, je crois que c’est une question d’organisation.

Axel de Tarlé
Ça me fait penser, Sophie Fay, d’ailleurs, c’est ce que disait l’étude Ernst & Young, quand on demandait à ces chefs d’entreprises, « pourquoi vous choisissez la France et qu’est-ce que vous attendez en France  », ils parlaient exactement de ce dont vient de parler Christine Kerdellant, « on veut être dans le digital. On vient en France parce que l’on veut que la technologie soit reine. » La question est, est-ce que cela fournit des emplois, ça ? Est-ce que cela remplace une ligne de production ou est-ce que non ? On va donc vers une « gilet-jaunisation » de la société où seuls quelques happy few pourront travailler pour ces grands groupes internationaux parce qu’aujourd’hui, il faut être dans le numérique, comme on dit.

Christine KERDELLANT
Quand on regarde le contenu en emplois des projets qui ont été signés par exemple en 2019, on est à 30 emplois par projet en France alors que la moyenne est plutôt de 50. Donc ils viennent plutôt parce que l’on a un outil qui fonctionne remarquablement, qui est le Crédit d’impôt Recherche, et parce que l’on a ces écoles d’ingénieurs et cette fabrique de cadres qui en France est excellente. Donc ils viennent plutôt chercher ça. Le Crédit d’impôt Recherche, la recherche française, les diplômes français, plutôt que la main-d’œuvre française. Il y a encore un écart de coûts aussi dans la main d’œuvre. Il y a eu une étude du Boston Consulting Group qui est un autre cabinet de conseil, donc qui regarde tout ça de très près pour leurs clients multinationales, et ce que l’on voit dans cette étude, c’est que par exemple, ce qui coûte 100 aux États-Unis coûte 95, 97 en Chine, 96 en Pologne, mais en France, c’est 122. Donc le coût d’un salarié aux États-Unis, c’est 100. Le coût en France, c’est 122. Le coût d’un salarié en Chine, c’est 96. Donc il y a encore un écart entre la France et la Chine, mais ce que l’on voit, c’est que l’écart entre la Chine et la Pologne, ou l’écart entre la Chine et les États-Unis est en train de se réduire très vite.

Axel de Tarlé
Élie Cohen, on s’enorgueillit de nos géants du CAC 40, mais est-ce qu’au fond, à l’image de Renault, ils n’ont pas au cours de ces 20 dernières années, massivement délocalisé au détriment de l’emploi en France ? Alors qu’en Allemagne, ils n’ont peut-être pas de CAC 40, ils ont des entreprises plus petites, plus régionalisées, mais qui du coup ont modernisé et sont restées fidèles et n’ont pas oublié leurs länder.

Élie COHEN
Dans le cas de l’automobile, vous avez tout à fait raison. Ce qui est très frappant, c’est le contraste entre les stratégies de Renault et de Volkswagen. Renault au cours des 20 dernières années a massivement délocalisé. Ça a été dit. On a divisé par deux la production locale, les effectifs, etc., alors même que, j’insiste sur ce chiffre que l’on n’a peut-être pas à l’esprit, le coût direct de main-d’œuvre pour la production d’une automobile, c’est 13 % seulement du coût d’une automobile, le coût direct de production. Ce n’est pas beaucoup. Ça justifie ce que l’on disait tout à l’heure sur Toyota. Ça justifie que Toyota vienne produire en France à condition qu’il ait des avantages par ailleurs. Donc les vraies charges, les vrais coûts, ce sont les coûts de développement. D’ailleurs, deuxième élément que l’on oublie, vous savez quel est le principal établissement industriel de Renault ? C’est son techno centre, c’est-à-dire sa concentration de main d’œuvre intellectuelle, c’est-à-dire de ses techniciens, de ses ingénieurs, de ses innovateurs et des concepteurs. Donc il faut bien réfléchir à ça quand on pense à l’automobile. L’automobile verte, connectée, autonome, ça sera de plus en plus une voiture qui comportera des composants électroniques, où il y aura de plus en plus d’intelligence, où il y aura de plus en plus de soft et de moins en moins de la main-d’œuvre d’assemblage direct. Ça, ça définit le cadre. Maintenant, dans le cas de Renault, sa crise est telle que l’entreprise doit se réinventer fondamentalement, et lui fixer comme objectif de maintenir l’emploi ou développer l’emploi sur le territoire national, ce n’est clairement pas la priorité. Ceci étant, dans une stratégie de relocalisation, si le gouvernement avait la volonté de véritablement poursuivre cet objectif de relocalisation sur le territoire national, compte tenu de ce que je viens de dire sur le faible coût de la main-d’œuvre directe pour la production sur le territoire, on peut parfaitement imaginer que l’État prenne des dispositions qui favorisent la main-d’œuvre de production sur le territoire national. Et c’est tout l’enjeu par exemple de ce débat qui a été ouvert sur les impôts de production où il y a effectivement un désavantage compétitif de la France par rapport à l’Allemagne qui fait que c’est un facteur défavorable à la localisation sur le territoire puisque les entreprises françaises paient des impôts de production beaucoup plus élevés qu’en Allemagne. Donc vous voyez, le choix fait par l’Allemagne de garder un écosystème développé et implanté en Allemagne et qui s’appuie sur les pays d’Europe centrale et orientale, a mieux fonctionné sur la durée que le système de délocalisation massive de toute la chaîne de production et des sous-traitants qui a été appliqué par la France, mais il y a des raisons à ça. Et les raisons, c’est notamment ce que j’indiquais tout à l’heure, non pas tant le coût direct que par exemple, le coût fiscal et le coût réglementaire.

Axel de Tarlé
Les impôts de production, tous ces impôts que vous devez payer avant même d’avoir commencé à produire, il y en a pour 80 milliards en France et effectivement, ils sont très faibles chez nos voisins et donc, c’est un désavantage pour nos industriels.
Après l’automobile, les médicaments puisque c’est une information qui a choqué l’opinion en plein cœur de l’épidémie. 80 % des principes actifs des médicaments sont fabriqués en dehors de l’Europe. En cause évidemment, la volonté des industriels de baisser les coûts, mais les gouvernements européens et français veulent réduire cette dépendance à l’étranger et mettre la pression sur les laboratoires pour faire revenir les usines sur le vieux continent. Sujet d’Émilien David.

Les gouvernements européens et français faire revenir les usines des principes actifs des médicaments sur le vieux continent.

Diffusion reportage

Émilien DAVID
C’est une crainte qui a grandi à mesure que l’épidémie se propageait. Partout en Europe, la peur d’une pénurie de médicaments. Ici, à l’hôpital de Metz, les stocks de sédatifs ont diminué dangereusement au fort de la crise. Les équipes médicales ont dû rationner.

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A l’hôpital de Metz, les stocks de sédatifs ont diminué dangereusement au fort de la crise. Les équipes médicales ont dû rationner.

Soignant
On essaie de faire des seringues moins concentrées avec des débits moindres. On essaie de ne pas préparer des seringues en avance au cas où elles ne servent pas.

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Dr Sébastien GETTE Chef de service au CHU de Matz-Thionville.

Dr Sébastien GETTE Chef de service au CHU de Matz-Thionville.
Le manque de médicaments guettait dans les pharmacies, car la plupart d’entre eux sont fabriqués à partir de principes actifs, des molécules chimiques fabriquées en Chine.

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Martial FRAYSSE Pharmacien à Fontenay sous Bois (94)

Martial FRAYSSE Pharmacien à Fontenay sous Bois (94)
C’est-à-dire que vous avez des produits comme le paracétamol, l’ibuprofène dit pourtant produit de base au niveau de la médication, même médication familiale. Ils sont fabriqués en Chine.

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L’Asie est le laboratoire de la planète. 60 à 80 % des principes actifs utilisés en Europe sont produits en Chine et en Inde alors qu’il y a 20 ans, cette proportion n’était que de 20 %.

Émilien DAVID
Et en Chine, premier pays touché par le coronavirus, les lignes de production ont longtemps tourné au ralenti. Un handicap pour l’industrie pharmaceutique mondiale, car aujourd’hui, l’Asie est le laboratoire de la planète. 60 à 80 % des principes actifs utilisés en Europe sont produits en Chine et en Inde alors qu’il y a 20 ans, cette proportion n’était que de 20 %. En cause, la production à bas coût proposée par ces pays émergents. L’industrie européenne n’a pas pu rivaliser. Exemple en 2008 à Roussillon, dans l’Isère. La dernière usine de paracétamol d’Europe ferme ses portes. Le paracétamol, c’est le principe actif du Doliprane. Les salariés protestent.

Un salarié
« Aujourd’hui, vous voulez vendre le site de Fontenay*(00.34.43) et vous croyez qu’on va vous laisser faire ? »

Émilien DAVID
Mais le site n’est plus compétitif selon la direction.

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Jacques GALLUCCI Directeur général délégué de Rhodia.

Jacques GALLUCCI Directeur général délégué de Rhodia.
« Notre atelier produit avec des coûts de production pratiquement le double de ceux des meilleurs producteurs asiatiques. »

Émilien DAVID
Des prix imbattables, mais ce n’est pas la seule explication selon cet économiste.

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Frédéric BIZARD Spécialiste de la santé.

Frédéric BIZARD Spécialiste de la santé.
« En France, l’accès au marché est cinq fois plus long qu’en Allemagne. C’est-à-dire que l’industrie pharmaceutique souffre des mêmes maux que le reste des acteurs du système de santé, c’est cette hyperbureaucratisation des différents secteurs, dont l’accès au marché qui fait que la France, avec plus de 500 jours d’accès au marché, évidemment est un marché nettement moins intéressant pour les laboratoires mondialisés. »

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La crise du coronavirus a suscité une prise de conscience.

Émilien DAVID
Voilà comment l’Europe aurait perdu sa souveraineté sanitaire. Mais la crise du coronavirus a suscité une prise de conscience. C’est en tout cas ce qu’affirme l’Union européenne qui a lancé hier un vaste plan santé.

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Stélla KYRIAKIDOU, la commissaire européen à la santé.

Stélla KYRIAKIDOU, la commissaire européen à la santé
« Plus jamais nous ne voulons voir le personnel médical choisir qui va être soigné. Ce plan santé, pour la première fois, va nous permettre de créer un stock stratégique de médicaments pour être prêts en cas de crise sanitaire. »

Émilien DAVID
Une création de stock qui passerait par une relocalisation de la production.

Olivier VÉRAN
« Je crois que c’est la clé. Je crois que nous pouvons mettre en place toutes les mesures que nous voulons pour lutter contre les ruptures de stock, il faut que nous ayons à nouveau de l’autonomie dans la production européenne, non pas française, mais européenne de médicaments. Je crois qu’il y a à la fois un enjeu sanitaire, un enjeu pour la réindustrialisation du pays. »

Émilien DAVID
Une stratégie que semblent approuver certains industriels. Sanofi par exemple, poids lourd du secteur, a annoncé vouloir créer un champion européen de la production de principes actifs.

Axel de Tarlé
Questions des téléspectateurs :

« L’industrie pharmaceutique nécessite des usines type Seveso. Qui en voudra en France ? »

Christine KERDELLANT
Je crois qu’il faut expliquer qu’aucun médicament n’est fait de A à Z dans la même usine. Ce que fait aujourd’hui essentiellement Sanofi, c’est qu’il prend le principe actif qui vient de Chine ou qui vient d’Inde et il l’enrobe, il l’encapsule, il le conditionne, il l’enrobe des excipients. Il le met en forme, il le met en boîte et il le vend comme ça. Sur aucun médicament vous n’avez écrit « made in China », évidemment. Il n’empêche que le principe actif du médicament vient de Chine. Alors pourquoi est-il parti en Chine ? Parce qu’effectivement, c’est moins parce que c’était moins cher qu’à cause des contraintes réglementaires qui ont poussé les usines chimiques qui fabriquent les principes actifs, ce n’est pas des labos pharmaceutiques, à partir dans des pays où c’était un peu plus cool d’un point de vue environnement. Donc c’est à la fois pour le coût, effectivement, même si c’est un peu stupide parce que le principe actif, ce n’est que 5 % du coût du médicament, mais donc c’est à la fois pour le coût parce que c’est moins cher là-bas, mais c’est aussi beaucoup pour des questions réglementaires, pour l’environnement. Parce que les contraintes réglementaires en Europe étaient réellement trop fortes et comme ce sont des industries qui sont très énergivores, production de CO2, etc., et assez polluantes, elles sont parties en Chine et Inde.

Axel de Tarlé
Donc Sylvie Matelly, si on la rapatrie en France, cette production de médicaments, on aura des médicaments, si j’ai bien compris, plus chers et on aura la pollution dans nos rivières. Puisqu’apparemment, la fabrication de ces principes actifs est quelque chose de polluant.

Sylvie MATELLY
Tout cela est réglementé, c’est ce qui vient d’être dit, et il faudra effectivement que l’État accompagne les entreprises. Parce que si vous ne voulez pas des augmentations démesurées du prix des médicaments, de toute façon qui est pris en charge par la sécurité sociale, donc qui est payé par l’État, il faudra…

Axel de Tarlé
Donc c’est la sécu qui a mis la pression sur les labos ? C’est ce que vous êtes en train de dire.

Sylvie MATELLY
C’est la sécu indirectement, via les génériques aussi. Il y a eu cet effet générique qui a créé une concurrence sur les médicaments du quotidien, sur les Doliprane, sur ces principes actifs. Qui a créé une concurrence qui, outre effectivement toutes les réglementations, a poussé les laboratoires à délocaliser, à s’installer en Chine ou en Inde. Je crois qu’il y a quand même deux phénomènes à distinguer. Il y a ces médicaments du quotidien que l’on prend tous, qui connaissent des pénuries depuis une dizaine d’années à présent et depuis que l’on a délocalisé. À certains moments parce qu’il y a des épidémies et que l’on a besoin d’un peu plus de médicaments que d’habitude. Et puis il y a l’affaire des respirateurs et là, c’est un autre sujet. Là, c’est un sujet où finalement, on a fermé les usines, on s’est rendu dépendants de pays étrangers, mais la question qui se pose aujourd’hui, ce n’est pas tant de relocaliser. Parce que ce sont des produits dont on n’a pas besoin massivement tout le temps, mais on a besoin de pouvoir très vite remettre en production. Donc je pense que l’on va avoir deux stratégies différentes. La relocalisation pour des raisons de sécurité nationale et puis des stratégies de conversion rapide des productions pour fabriquer des respirateurs quand il y en a besoin ou autre.

Axel de Tarlé
Élie Cohen, Emmanuel Macron a dit qu’il fallait rapatrier la valeur ajoutée, ce qui était stratégique. Dans cette filière de la santé, qu’est-ce qui est stratégique ? La production du principe actif ou la recherche ? Le fait que ce soit en France, dans un laboratoire français que l’on découvre la formule, eurêka, d’un vaccin qui se vendra dans la terre entière à des milliards de doses ?

Il y a 20 ans, l’industrie pharmaceutique française était leader en Europe et l’industrie du vaccin en France était l’un des leaders mondiaux.

Élie COHEN
Le problème, c’est que la crise est générale. Il y a 20 ans, l’industrie pharmaceutique française était leader en Europe et l’industrie du vaccin en France était l’un des leaders mondiaux. Donc la question, c’est comment en 20 ans a-t-on perdu ces positions particulièrement fortes ? Il y a trois facteurs qui ont joué. Le premier facteur, et j’insiste beaucoup là-dessus, c’est que la politique de la sécurité sociale, ça a été la politique du prix minimum. Or dans les négociations tarifaires entre les laboratoires pharmaceutiques et la sécurité sociale, il y a l’un des enjeux qui est la localisation sur le territoire national de la production, pas simplement des principes actifs, mais également de produits pharmaceutiques eux-mêmes. Donc on a assisté à une attrition permanente de l’industrie française qui à cause des prix pratiqués, cessait d’être un pays attractif pour la localisation de laboratoires pharmaceutiques en France. Ça, c’est le premier facteur. Le deuxième facteur, c’est qu’en matière de recherche, les grands laboratoires ont perdu la main et le rendement de l’innovation pharmaceutique des grands laboratoires a baissé. Ce qui fait que les grands laboratoires se sont mis de plus en plus à acheter des startups pour essayer de renouveler leur pipe de produits. Et il s’avère qu’en matière d’innovation, de nouvelles molécules, de nouveaux produits, les grands champions nationaux sont plus allés acheter des startups aux États-Unis et ailleurs, donc la partie la plus intense en valeur ajoutée, c’est-à-dire cette création de nouvelles molécules, là aussi, s’est délocalisée de France vers les États-Unis, le Royaume-Uni et ailleurs. On a perdu la main. Et troisièmement, c’est l’argument du coût et de la pollution qui joue pour les principes actifs. Les prix dérisoires que l’on paie nos aspirines, etc., ont fait que l’argument du coût est devenu décisif pour la fabrication des principes actifs pour le paracétamol et ailleurs, et donc là, il y a eu des usines qui se sont installées en Chine, en Inde et ailleurs. En plus, les réglementations environnementales ont fait que les dernières usines qui existaient en France ont progressivement disparu.

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Élie Cohen, économiste, directeur de recherche au CNRS, auteur de « Le décrochage industriel ».
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Élie Cohen, économiste, directeur de recherche au CNRS, auteur de « Le décrochage industriel ».

Alors oui, Emmanuel Macron et l’Union européenne ont pris conscience du problème et ils veulent relocaliser. Ils veulent relocaliser pas simplement les produits à plus forte valeur ajoutée parce que notre dépendance en matière de principes actifs pharmaceutiques est devenue insupportable. Il se trouve que Sanofi, avant même la crise du Covid, voulait filialiser son activité « Principes actifs » et elle voulait même la coter de manière séparée parce qu’elle ne voulait plus en porter véritablement la charge. Donc ça, c’est une opportunité majeure. Si nous, français, si nous, Européens, voulons recréer ce maillon de la chaîne de valeurs en Europe, il y a une opportunité, c’est que l’on peut venir en aide par une participation en capital pour que l’on recrée sur le territoire national ou sur le territoire européen, une industrie du principe actif. Ça, c’est le premier élément. Deuxième élément, il y a des tas de rapports qui sont sortis de l’Académie de Pharmacie, du Sénat, qui ont montré que les problèmes de pénurie de médicaments en France, ce n’est pas que des problèmes de principes actifs. C’est que dans toutes les catégories de pharmacies, c’est-à-dire les antibiotiques, les anticancéreux, les vaccins, dans tous les domaines, on constate des pénuries périodiques. Ces pénuries tiennent à des ruptures d’approvisionnement, aux stratégies des multinationales d’optimisation de la localisation de leurs productions. Donc là, on a un vrai problème. Qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on va accepter de rationner les traitements ou est-ce que l’on va se donner un moyen de devenir plus robustes ? Là, l’idée serait plutôt de créer des stocks de précautions ou bien de disposer de capacités productives que l’on met sous cocon à un certain moment ou que l’on mobilise à d’autres moments. En tout cas, l’Union européenne s’est emparée du problème et elle considère que c’est un problème là aussi à traiter.
Enfin troisième volet, c’est la politique d’innovation et de localisation des innovateurs sur le territoire européen, et là aussi, il y a une action européenne qui va être lancée. Donc on voit que c’est toute la filière pharmaceutique qu’il faut repenser et là, la question de la localisation se pose. Parce que c’est un impératif de sécurité sanitaire et donc un impératif de sécurité civile, donc c’est un enjeu de souveraineté.

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Dans les hôpitaux, des stocks de matériel et de médicaments difficiles à reconstituer Publié par Cécile Thibert le 14 mai 2020 dans Le Figaro :
https://www.lefigaro.fr/sciences/dans-les-hopitaux-des-stocks-de-materiel-et-de-medicaments-difficiles-a-reconstituer-20200514

Axel de Tarlé
D’accord. Sophie Fay, quand on demande à Sanofi de rapatrier en France, de relocaliser la production de médicaments, est-ce qu’ils vont obéir ? Je dis ça parce qu’il y a eu cette polémique. On voit bien que ces grands groupes, Sanofi a plus ou moins annoncé que comme le gouvernement américain lui avait donné 500 millions de dollars, s’il trouvait un vaccin, c’est peut-être les Américains qui l’auraient en premier. Ce que je veux dire par là, c’est que ces géants du CAC 40, est-ce qu’ils obéissent à Emmanuel Macron le petit doigt sur la couture ? Est-ce qu’ils n’ont pas un peu oublié leurs origines françaises ?

Sophie FAY
La France pour Sanofi maintenant, c’est devenu un tout petit marché par rapport à l’ensemble de son chiffre d’affaires mondial. C’est moins de 10 % et surtout, Gérald Darmanin par exemple, quand on lui pose la question, dit, « il faut peut-être commencer par revoir la politique du prix du médicament », parce que justement, ils se plaignent tout le temps de ne pas vendre assez cher en France. Donc parfois, même quand il y a un médicament produit à Bourgoin-Jallieu, donc en France, on le réserve d’abord à des marchés à l’export parce qu’il est payé plus cher par des clients étrangers que par des clients français. Donc la localisation ne résout pas tout. Alors comment fait-on ? Et ça, c’est un problème vraiment extrêmement compliqué. Si vous augmentez le prix du médicament, ou si vous faites comme Donald Trump a fait, en tout cas l’agence américaine Barda, vous donnez beaucoup d’argent à ces laboratoires pharmaceutiques et que derrière ils font beaucoup de profits et qu’ils versent beaucoup de dividendes, vous vous dites, « qui est gagnant dans tout ça ?  » Et en même temps, il y a d’autres moments où par exemple si vous ne leur donnez pas d’argent, ils font un vaccin, le vaccin est prêt, ils commencent à mettre en production, et puis on se rend compte que ce Covid 19 s’arrête complètement, disparaît à l’automne et que l’on n’en entend plus parler, de la même manière que l’on n’a plus entendu parler du H1N1, ils auront mis ces vaccins en production et ils auront perdu tout ce qu’ils ont acheté. Donc la difficulté, c’est de savoir jusqu’où il faut financer leurs risques et jusqu’où ils utilisent l’argent qu’on leur donne pour financer les risques, pour verser des dividendes aux actionnaires. Et ça, c’est un débat qui est vraiment difficile à trancher. À chaque fois, il y a un pari de l’entreprise, mais un pari des pouvoirs publics aussi. Donc est-ce qu’il ne faut pas réfléchir plus globalement à l’économie de ce secteur ? On parle parfois de « bien commun », de quelque chose qui doit être sorti de la régulation du marché, mais on ne sait pas très bien, quand on sort de la régulation du marché, quel type de régulation on y apporte et si on ne risque pas d’avoir un effondrement de l’innovation s’il n’y a pas cette énorme chance de gagner beaucoup d’argent à la fin. Mais c’est un débat passionnant.

Axel de Tarlé
Après les médicaments, un autre article qui s’est énormément mondialisé, c’est le textile. Le textile a été massivement délocalisé dans les années 90, mais depuis quelques années, on voit rouvrir des entreprises en France. Des équipes de « C dans l’air » se sont rendues dans une usine de chaussettes qui a redémarré avec succès sa production il y a trois ans. Et pour passer le cap difficile de ce coronavirus, l’entreprise s’est reconvertie partiellement dans la production de masques. Reportage à Troyes de Pol-Rémy Barjavel avec David Lemarchand et Mélanie Nunes.

Diffusion reportage

Tismail - La Chausette de France

Reporter
Des métiers à tisser des chaussettes qui tricotent désormais 24 heures sur 24, des masques en tissu. 5 000 unités sortent tous les jours de cette usine.

« Normalement, cette machine aurait dû être à l’arrêt et grâce au travail de l’équipe, on a pu se réinventer en très, très peu de temps avec la crise du Covid. Nous, ces masques-là ont été salvateurs, ont sauvé notre année, ont sauvé nos emplois. » explique Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France.

En 72 heures, ils ont dû trouver la bonne technique homologuée pour pouvoir commercialiser ces masques.

« Au début, travail basique, on a fait une chaussette. On l’a coupée. On l’a mise devant notre visage et là, on a dit, “comment on peut faire ?” Du coup, on a mis en place tout un tas d’essais. »

Pendant le confinement, l’usine n’a livré que des masques. 20 % seulement de l’activité, mais essentiel pour sauvegarder le s48 emplois et éviter la faillite.

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Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France

« Ça vous met forcément en grande difficulté. En plus, on est une industrie textile. Ça reste quand même une industrie très fragile. On allait forcément licencier 20 à 30 % de nos effectifs. On est vraiment attachés à nos emplois. On est vraiment attachés à nos salariés qui mouillent le maillot depuis 1961, qui se battent becs et ongles pour que cette entreprise perdure. », insiste Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France

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Manon LEMOINE Designeuse de Tismail - La Chausette de France
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Manon LEMOINE Designeuse de Tismail - La Chausette de France

Depuis trois semaines, la production de chaussettes a été relancée. Un millier de masques ont été livrés, quatre fois plus commandés, alors pour répondre à la demande, ils ont embauché six intérimaires.

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Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France
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Service conditionnement de Tismail - La Chausette de France

Tismail, l’une des cinq dernières usines de fabrication de chaussettes en France. Il y a 30 ans, le pays en comptait une centaine. Dans les années 2000, la désindustrialisation engendre une crise du textile sans précédent. Des milliers d’ouvriers se retrouvent alors au chômage.

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Bartolomé RUIZ Technicien Qualité de Tismail - La Chausette de France

Bartolomé RUIZ
« J’ai commencé avec de vieilles machines comme ça. Ça a démarré en 85. C’était les premières machines qui fermaient les pointes. »

Bartolomé Ruiz exerce depuis plus de 40 ans dans la chaussette. Ce bonnetier a gardé les souvenirs de l’époque où la maille était reine.

Bartolomé RUIZ
« L’atelier avec des séries entières de 34 machines, il faut dire qu’on produisait jusqu’à 35 millions de paires de chaussettes par an. Là, c’était l’ancienne équipe. Ça rappelle de bons souvenirs avec les derniers copains de travail. »

Durant sa carrière, il a enchaîné des périodes de chômage, de petits contrats dans un secteur très fragile, mais il y a 20 ans, Tismail lui a donné sa chance.

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Bartolomé RUIZ
« Cinq plans de licenciement, ça marque. Ça marque. C’est très difficile. C’est très difficile de retrouver de l’emploi. Moi, j’ai eu beaucoup de chance, c’est vrai. J’ai des collègues qui ont changé de métier. »

Une usine qui a toujours fait face aux difficultés. Menacée de fermeture à plusieurs reprises, elle doit sa survie à son jeune patron, Benoit Seguin, qui souhaitait réimplanter le textile dans la ville. Il y a cinq ans, il rachète une partie de cette bonneterie et décide de diversifier la gamme de ses produits.

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Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France

Benoit SEGUIN
« Par exemple, ça, c’est une chaussette, c’est l’un de nos best-sellers. C’est un modèle de running. Là, c’est une chaussette de l’armée que portent nos combattants. C’est vraiment une chaussette hypertechnique. Parce que les combattants parfois, ils n’enlèvent pas leurs chaussures pendant au moins une semaine. »

Des chaussettes « Made in France » pour les sportifs comme les skieurs ou les cyclistes, mais aussi très haut de gamme. En moyenne, ces paires de chaussettes coûtent une vingtaine d’euros.

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Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France

Benoit SEGUIN
« En plus d’être une marque, on veut vraiment devenir un label de fabrication. C’est de se dire, “aujourd’hui, la chaussette de France, c’est fabriqué chez Tismail, mais on fabrique de la chaussette depuis bientôt 60 ans, on connaît notre métier.” »

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Benoît SEGUIN PDG de Tismail - La Chausette de France

Ils souhaitent aujourd’hui recruter des techniciens qualité pour s’agrandir. L’usine produit chaque année trois millions de paires, des chaussettes bleu, blanc, rouge, vendues dans plus de 500 boutiques en France et 200 à travers toute l’Europe.

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Chausettes "Fabriqué en France"

Axel de Tarlé
Mais on le rappelle, c’est l’exception puisque chiffre INSEE, 87 % des textiles achetés par les Français sont importés.

Justement, question téléspectateur :
« le textile, n’est-ce pas une industrie trop polluante ? » Sophie Fay, c’est vrai que c’est tellement peu cher maintenant que c’est presque devenu un produit jetable, on a l’impression, les vêtements.

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Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’IRIS, auteure de « L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ? »

Sophie FAY
Oui. On dit même que c’est l’industrie la plus polluante. Au point que plusieurs groupes du textile se sont regroupés pour créer le « Fashion Pact » pour le climat et essayer de travailler pour faire baisser les émissions. Ils y travaillent, mais ça n’avance pas très vite. Il y a une startup à Clermont-Ferrand, CARBIOS*(00.52.06), qui essaie de travailler sur une enzyme qui permet de recycler le plastique. Ils ont contacté ce « Fashion Pact » pour essayer de travailler avec eux sur les tissus en polyester et ils ont eu un bon accueil, mais les discussions ne vont pas très vite. Ça va beaucoup plus vite avec les Nestlé, avec les L’Oréal qu’avec les entreprises de textile, donc on n’est pas au bout de ce problème.

Axel de Tarlé
Et c’est vrai, Christine Kerdellant, quand on va chez les marchands, la chaussette made in France est quatre fois plus chère que la chaussette made in Bangladesh ou in Vietnam, mais on oublie totalement les émissions de CO2, etc., et même les conditions sociales dans lesquelles sont fabriqués ces vêtements importés.

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Christine Kerdellant, directrice de la rédaction de L’Usine Nouvelle. L’Usine Nouvelle qui prépare justement un dossier sur la relocalisation dans le secteur de la chimie et de la pharmacie.

Christine KERDELLANT
C’est vrai que depuis le Rana Plaza, on se rappelle les 1 000 ouvrières mortes au Bangladesh, qui étaient des ouvrières du textile, depuis cela, on fait quand même beaucoup plus attention à ce que l’on produit, y compris en France. Tout avait disparu dans les années 70/80, et depuis 2016 en revanche, on recrée des emplois en France plus qu’on en supprime. Mais ce qui est resté en France ou ce qui revient, c’est des choses qui sont peut-être moins polluantes. C’est les tissus très haut de gamme. C’est les foulards Hermès qui se développent, à l’infini dirait-on, c’est les Dolce Gabbana, c’est la soie, c’est la dentelle. C’est les tissus techniques tels qu’on en a vu tout de suite, dont un tissu capable de détruire le coronavirus en une heure, fabriqué par une petite PME de l’Isère qui s’appelle Serge Ferrari. C’est les textiles durables aussi. C’est-à-dire que c’est des textiles qui sont écoresponsables. C’est du coton fait à partir plantes, alors que le polyester est fait à partir de pétrole. C’est des tissus waterproof. C’est, je ne sais pas, Les Parapluies de Cherbourg qui réinventent des tissus déperlants avec des parapluies qui résistent à 160 kilomètres-heure. Ce sont des choses très pointues, très techniques, qui peuvent être vendues cher, mais qui ne sont pas forcément aussi polluantes que les grandes usines de masse du Bangladesh ou de Chine.

Axel de Tarlé
Donc là aussi, c’est comme pour l’automobile, c’est par le haut de gamme, par la valeur ajoutée, par la technologie que l’on arrivera à garder et à reconquérir des emplois.
Tout de suite, on passe à vos questions SMS :

« Est-ce rentable de sauver Renault », Sylvie Matelly ? On a vu aujourd’hui, il y avait une image des salariés de Caudan qui étaient évidemment ravis. Mais il y avait de l’émotion, je ne sais pas si l’on va voir la photo, au bord des larmes quand ils ont appris que leur usine n’allait pas fermer. Parce que l’on oublie que derrière ces usines, ce sont des firmes, ce sont des territoires qui sont totalement irrigués par ces emplois industriels.

Sylvie MATELLY
Tout à fait. Il y a plusieurs questions dans cette question. Il y a sauver Renault tout de suite à court terme et ne pas fermer les usines, ne pas licencier le personnel, tel que ça a été annoncé. Ça, c’est vrai que c’est un choix qui est dur à faire. Il y a des conséquences sociales qui sont extrêmement dramatiques pour ces personnes, mais maintenir ces usines aujourd’hui pourrait signifier à moyen terme d’aggraver la situation de Renault qui, on l’a déjà dit, est une entreprise en crise. Par contre, sauver Renault, sauver l’entreprise, ça peut aussi vouloir dire investir dans la modernisation de cette entreprise, lui permettre de prendre le virage de la transition écologique et de redevenir demain, une entreprise parmi les plus prospères de la planète. Et au-delà de ça, sur toute l’industrie et la relocalisation, et on l’a vu tout au long de cette émission, il y a systématiquement ces enjeux-là. C’est-à-dire l’enjeu de souveraineté. Est-ce que l’on a envie de véritablement abandonner toute l’industrie comme on l’a fait depuis des années ? Et on s’est rendu compte ces dernières années, pas seulement avec le Covid 19 d’ailleurs, déjà après la crise de 2008, on se rend compte des conséquences négatives que ça a. L’industrie, vous l’avez dit, c’est des territoires. Si l’Allemagne est socialement plus stable, plus apaisée, c’est probablement parce que l’industrie a été préservée. Et l’industrie, à la différence des services, elle n’est pas que dans les grandes villes. Bien au contraire, elle maille un territoire. En plus, en Allemagne, vous avez l’organisation de véritables écosystèmes autour de cette industrie. Donc à la fois des systèmes de financement, des banques et des banques régionales, à la fois les länder et les décideurs de ces pays, donc vous avez tout cet aspect-là. Et puis l’industrie, c’est aussi l’innovation et l’on s’est rendu compte un peu tardivement en France que l’industrie, ça drainait tout un ensemble d’activités à forte valeur ajoutée et qu’il était peut-être nécessaire de les préserver quoiqu’il arrive.

Sophie FAY
On aurait pu se poser la même question quand on a sauvé PSA aussi, au moment de la crise financière de 2008-2009. Et finalement, l’État a fait une bonne affaire et l’on a mis encore plus d’argent que dans Renault aujourd’hui, et PSA qui a réussi à trouver le bon manager traverse la crise beaucoup mieux et est en train de racheter Fiat Chrysler. Fiat Chrysler, c’est un très bon exemple. On voit la difficulté que l’on a à relocaliser. Chaque fois que l’on parle de relocalisation, on cite de tout petits exemples, donc la priorité aujourd’hui, ça doit vraiment être de sauver l’existant, d’essayer de réussir à faire repartir l’existant. Il va y avoir un nouveau patron opérationnel chez Renault. Espérons qu’il réussira à faire la même chose que ce que Carlos Tavares a fait chez Peugeot.

Axel de Tarlé
« Je veux redonner de la valeur à la marque Renault », dit-il, Luca de Meo.

Sophie FAY
En tout cas, c’est un fou de voitures. Il y arrivera peut-être.

Axel de Tarlé
« relocaliser, c’est bien, mais comment respecter compétitif avec des charges exorbitantes ? » Élie Cohen, ce qui est curieux, c’est que dans le rapport EY, les patrons étrangers, quand on leur disait, « qu’est-ce que vous attendez ? », ils ne parlaient pas de fiscalité. Ils parlaient en un de l’importance du plan de relance et en deux, de la nécessité d’être numérique et d’être digitalisé, ce dont on parlait tout à l’heure.

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Élie Cohen, économiste, directeur de recherche au CNRS, auteur de « Le décrochage industriel ».

Élie COHEN
C’est toute la question. À partir du moment où l’on décide effectivement qu’une activité industrielle est une activité stratégique, à partir du moment où l’on considère que c’est une activité même de souveraineté. Je prends un exemple. On avait parlé de l’affaire de la 5G qui est fabriquée par Huawei, qui est un Chinois, on a découvert que si nos réseaux étaient des réseaux Huawei, les Chinois pourraient nous espionner. Donc les gouvernements européens ont dit, « attention ! Il n’est pas question d’acheter du matériel Huawei sans considération de sécurité. » Et bien si l’on considère que pour des raisons de sécurité nationale, il faut que les réseaux de télécom européens soient des réseaux qui soient construits autour de solutions technologiques européennes, or il se trouve qu’avec Nokia et Erickson, nous avons les deux leaders mondiaux dans les technologies de 5G, si l’on décide que c’est un choix stratégique, alors la politique de la commande publique doit conduire à privilégier ces solutions européennes, et autour de ces solutions européennes, on pourra bâtir des réseaux qui seront des réseaux qui ne risqueront pas d’être contrôlés ou hackés par des espions chinois ou autres. Donc la question est, «  qu’est-ce que l’on considère comme stratégie ? » Je viens d’évoquer le cas des réseaux de télécom. Ça peut être le cas également des réseaux énergétiques. On sait par exemple que Général Electrique essaie de se retirer sur la pointe des pieds de certaines activités qu’elle avait acquises auprès d’Alstom et qui sont fabriquées à Belfort. Est-ce que l’on considère que les équipements en matière de génération électrique sont stratégiques ou pas ? À partir du moment où l’on décrète qu’une activité est stratégique… Par exemple le Rafale, on n’est pas allés le fabriquer au Maroc. L’objectif d’indépendance nationale en matière d’armement aéronautique faisait que l’on mettait les moyens, et tout naturellement, cette activité a été localisée sur le territoire national. Donc la vraie question, c’est qu’est-ce que l’on considère comme enjeux de souveraineté ? Qu’est-ce que l’on considère comme activités stratégiques ? Et à partir de là, on peut mettre les moyens. La nouveauté quand même, c’est que cette préoccupation qui était très française, vieux jeu, souverainiste, colbertiste, commence à évoluer et à percer au niveau européen et l’on voit que dans ce plan de relance, ces considérations de souveraineté économique européenne, notamment dans le domaine numérique que vous évoquiez tout à l’heure, commencent à percer. Si ça va encore davantage, peut-être que l’on va s’attaquer à la question des plateformes numériques, peut-être que l’on va s’intéresser au Cloud souverain. Peut-être que l’on va commencer à considérer qu’en matière de composants électroniques, il faut que fasse quelque chose, etc.

Axel de Tarlé
« Pourquoi ne pas nationaliser les entreprises clés pour la santé », Sophie Fay ? Si c’est stratégique, nationalisons.

Sophie FAY
Sanofi est une des trois entreprises, je crois, le plus chères de la Bourse de Paris, donc ça coûterait quand même énormément d’argent à l’État. Et pourquoi est-elle chère ? Parce qu’elle est très rentable et qu’elle fait beaucoup de bénéfices. L’autre chose, c’est que l’on ne veut pas un médicament national. On veut le médicament le plus efficace. Là, si c’est une entreprise chinoise qui trouve le vaccin contre le Covid, ou une entreprise américaine, on ne voudra pas attendre que l’entreprise nationale sorte le vaccin. On voudra le vaccin tout de suite.

Axel de Tarlé
Quand on voit la façon dont l’État a géré les masques, vous doutez de la capacité d’une entreprise nationalisée à trouver rapidement un vaccin ?

Sophie FAY
Non. Je crois que c’est la compétition mondiale, et aussi parfois l’entraide mondiale. Il faut que ça cherche un peu partout. Le vaccin arrivera. C’est peut-être un Français qui va le trouver aux États-Unis. Il y a une entreprise, La Moderna dont on a déjà parlé, qui est dirigée par un Français et qui est très avancée. Mais ce sera peut-être une entreprise britannique. Ce sera peut-être Sanofi et son partenaire britannique. On ne sait pas. Donc est-ce que l’on a envie d’avoir une entreprise nationale ou est-ce que l’on a envie d’avoir le meilleur médicament ? C’est des débats passionnants, mais c’est d’une complexité incroyable.

Axel de Tarlé
« des médicaments produits en Europe, oui, mais quand on voit la foire d’empoigne entre pays européens pour les masques, on peut en douter. » Sylvie Matelly, c’est vrai qu’on a vu qu’aux États-Unis, il y a… C’est ce qu’a dit le patron de Sanofi. « C’est plus simple parce qu’il y a un ministère de la santé et c’est plus simple de travailler avec les Américains qu’en Europe où c’est chacun dans son coin et où il n’y a pas de centralisation. »

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Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’IRIS, auteure de « L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ? »

Sylvie MATELLY
C’est vrai, mais à un niveau européen, on a quand même plus de poids dans la négociation avec d’autres partenaires ou avec les industriels que tout seuls. En plus, ça a plus de sens parce que dans la complexité de ce débat, il y a des arbitrages, comme le décrivait Sophie Fay. Il y a des arbitrages qui doivent être faits, des arbitrages qui ne sont pas simples, et c’est vrai qu’il est peut-être plus judicieux de les faire à plusieurs que tout seul et de chacun dans notre coin, gaspiller notre énergie et notre argent à vouloir assurer notre souveraineté.

Axel de Tarlé
Christine Kerdellant, « Quel secteur de l’industrie pourrait être relocalisé ? » Est-ce que les industries polluantes… Malheureusement, vous avez peu de temps.

Christine KERDELLANT
À partir du moment où l’on met du numérique dans la production, à partir du moment où ces entreprises sont digitalisées, automatisées, je pense que l’on peut relocaliser beaucoup de choses. Parce que les coûts de main-d’œuvre, on l’a vu en Chine, ne sont plus si différents de ce que l’on a aujourd’hui en Europe, et la différence, on peut la faire sur l’ancien effet de taille qui ne joue plus, si l’on a de petites unités, agiles, très numérisées, très souples.

Axel de Tarlé
Digitalisons et l’on réussira. C’est sur cette note d’optimisme que se termine cette émission. Merci de l’avoir suivie. « C dans l’air », rediffusé ce soir à 23h20 et vous restez sur France 5. À suivre, « C à vous ».

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Digitalisons et l’on réussira.

Publié le vendredi 29 mai 2020 à 17h45, Transcription C dans l’air "Médicaments, industries... Relocaliser, c’est possible ?"


Pour en savoir plus :

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- Covid-19 : les Français font des relocalisations la priorité de l’après-crise le 13 avril 2020
- Covid-19 : Pour le « jour d’après », Jean Rottner souhaite valoriser les productions de proximité, le « Grand Est inside » le 03 avril 2020
- Covid-19 : La course pour faire renaître de ses cendres l’industrie française des masques le 04 avril 2020
- Covid-19 : la bonneterie Chanteclair confectionne exclusivement des masques le 09 avril 2020
- Covid-19 : L’Etat veut créer une filière française de matériaux pour la fabrication de masques médicaux le 28 avril 2020
- Covid-19 : Le masque du Président a été fabriqué par la bonneterie Chanteclair, basée à Saint-Pouange, dans l’Aube, le 05 mai 2020.
- Covid-19 : En visite à Poissy, Emmanuel Macron portait un masque Chanteclair made in Aube, le 05 mai 2020
- Covid-19 : faut-il relocaliser en France des usines de secteurs stratégiques ? le 05 mai 2020
- Covid-19 : Relocalisation et Made In France : utopie ou réalité économique ? le 09 mai 2020
- Covid-19 : Qui sont les quatre producteurs de masques sanitaires que l’Etat va soutenir en France ? le 12 mai 2020
- Covid-19 : Tismail lance Mask in France le 12 mai 2020
- Covid-19 : Des masques « made in » Aube à 20 centimes ? le 13 mai 2020
- Covid-19 : l’effort de production de masques en passe de virer à la surproduction le 3 juin 2020
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