Covid-19 : Masques FFP2 : comment remédier à la pénurie « d’or blanc » ? La décontamination à grande échelle à l’aide de peroxyde d’hydrogène vaporisé

, dans le réseau de Christophe Juppin

Pour pallier le manque de protection pour les soignants, des chercheurs du monde entier planchent sur la décontamination des masques déjà portés et la conception de produits réutilisables.


Certains l’appellent « l’or blanc » tant il est actuellement recherché pour la fabrication des masques chirurgicaux et des fameux FFP2, réservés aux soignants : le polypropylène (PP ou PPE pour expansé) non tissé de type spunbond ou meltblown. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, le prix de la tonne de « non-woven meltblown » a ainsi été multiplié par plus de dix, passant de 2.350 à plus de 26.000 euros. Les producteurs chinois, turcs, indiens, etc. ont le plus grand mal à répondre à l’explosion de la demande. Du coup, la qualité laisse parfois à désirer. « Des fabricants de tissus non tissés falsifieraient les certifications nécessaires ou verseraient des pots-de-vin pour les obtenir », constate Christopher J. Dobbing, fondateur de Cambridge Mask Co, un fabricant britannique de masques grand public réutilisables.

Décontamination des masques déjà portés

Conséquence : partout, les soignants manquent de FFP2. Selon une étude menée fin avril 2020 par la fédération CGT de la santé auprès de 356 syndicats d’établissements publics ou privés (hôpitaux, cliniques, Ehpad…), 58 % se plaignent encore du manque de masques FFP2 en France. L’heure est donc au système D et à la décontamination des masques déjà portés, alors qu’ils n’ont pas été conçus pour cela ; au contraire, après quelques heures d’utilisation, ils doivent être passés à l’autoclave puis éliminés comme déchets biologiques. «  C’est vraiment la solution du désespoir, admet Bastiaan Venhuis, conseiller scientifique principal auprès de l’Institut hollandais de la santé publique et de l’environnement (RIVM). Mais quand votre maison brûle et que les pompiers manquent d’équipements de protection, vous n’avez pas le choix… »

Les Américains pratiquent depuis plusieurs semaines la décontamination à grande échelle. Le 10 avril le gouvernement fédéral a budgété 400 millions de dollars (370 millions d’euros) pour qu’un organisme privé, le Battelle Memorial Institute, puisse traiter gratuitement les masques N95, à l’aide de peroxyde d’hydrogène vaporisé pendant deux heures et demie. Ce procédé est utilisé depuis les années 1990 pour stériliser certains emballages alimentaires juste avant que du lait ou du jus de fruit n’y soit incorporé. Battelle pourrait ouvrir jusqu’à une soixantaine de sites de décontamination à travers les Etats-Unis. Cela n’est pas sans risque. «  Les masques médicaux usagés sont des déchets bio dangereux  », rappelle le Dr Larry Chu, directeur du laboratoire AIM de l’université Stanford, dédié à l’application des nouvelles technologies de l’information à la médecine. «  Certains soignants se sont plaint d’irritations de la gorge et des poumons après avoir utilisé des masques reconditionnés  », constate Amy Price, chercheur dans ce même laboratoire..

L’Europe avance en ordre dispersé. Après avoir recommandé « la chaleur sèche à 65-70 °C pendant 30 minutes  », le BfArM, l’Institut fédéral allemand des médicaments et des dispositifs médicaux, a fait marche arrière le 30 avril 2020. En Hollande, l’Institut de la santé publique et de l’environnement estime possible de réutiliser deux fois des masques FFP2 stérilisés entre-temps par peroxyde d’hydrogène vaporisé. « Il existe d’autres techniques : la vapeur, les UV… c’est à chaque hôpital de choisir et d’assumer ses responsabilités, met en garde Bastiaan Venhuis. Une fois qu’un établissement a reconditionné des masques, il est considéré comme fabricant et doit répondre aux mêmes normes et aux mêmes contraintes légales…  »

Barrière électrostatique

En France, face à la pénurie de masques, un consortium de chercheurs s’est spontanément constitué fin mars 2020 autour du CNRS, du CEA (Commissariat à l’énergie atomique), de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), d’universités, d’hôpitaux, d’industriels spécialisés dans la décontamination ou la certification… Toutes les techniques de décontamination recensées sont évaluées tous azimuts - y compris leur impact sur l’élastique des masques… - par des virologues, des logisticiens, des industriels. Qu’il s’agisse des pratiques nécessitant des installations industrielles, comme l’irradiation gamma, déjà utilisée pour certains médicaments, l’irradiation bêta, la fumigation à l’oxyde d’éthylène… Ou des approches réalisables dans un hôpital : l’autoclave qui porte les masques à 121°, la fumigation au peroxyde d’hydrogène, les ultraviolets, les plasmas (qui sont des gaz ionisés…), CO2 supercritique (état fluide du CO2). Ou qu’il s’agisse de pratiques individuelles, telles que la chaleur sèche ou humide.

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Laurent Cortella (CEA - Direction de la recherche technologique)

«  Nous savons déjà que la plupart des traitements, en particulier ceux mettant en jeu des ionisations comme l’irradiation, ne permettent pas de conserver la barrière électrostatique des masques FFP2  », explique Laurent Cortella, ingénieur au CEA et membre de ce consortium. Autre aspect très important à prendre en compte : la redistribution aux mêmes personnes de leurs propres masques ce qui suppose une traçabilité et complique donc la logistique. Avantage ? « Plus besoin d’éliminer les bactéries présentes sur le masque qui sont propres au porteur initial et auquel il est habitué : vous pouvez économiser la phase ’bactéricide’ de la décontamination », détaille Laurent Cortella. Une solution serait de déposer les masques dans des enveloppes personnelles en Tyvek (marque déposée par DuPont de Nemours), qui ne font pas barrière à la décontamination par fumigation.


La vente des masques pour tous débute sur fond de polémique

En Suisse, des chercheurs de l’Empa (laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche), des Ecoles polytechniques fédérales de Zurich et de Lausanne, du laboratoire fédéral de Spiez (spécialisé dans les menaces atomiques, biologiques et chimiques), d’hôpitaux, d’universités, de 200 entreprises de l’Association suisse de l’industrie textile, ont lancé mi-mars un projet encore plus ambitieux : ReMask. « Nous avons quatre objectifs : valider des procédés de décontamination et de réutilisation des masques FFP2, tester les masques commandés en Chine, évaluer l’intérêt du port des masques par le grand public et produire de nouveaux masques, éventuellement conçus pour être réutilisables  », témoigne le Dr Walter Zingg, du service de prévention et contrôle de l’infection des hôpitaux universitaires de Genève et membre de ReMask. Un des axes de recherche est le développement de textiles aux propriétés antivirales.

En France, Michelin et le CEA ont développé Ocov, un masque réutilisable jusqu’à 100 fois grâce à son filtre lavable et présenté comme une «  alternative durable aux masques jetables de type FFP1, FFP2  ». En Belgique, le projet nanOx, lancé par trois entrepreneurs, vise à mettre au point un masque réutilisable en silicone médical, bactériostatique et hypoallergénique, doté d’une pastille filtrante en « non-woven meltblown ». « Nous avons levé 260.000 euros sur KissKissBankBank  », se réjouitNicolas Bustin, un des trois fondateurs. Ce qui ne les a pas empêchés de mettre plusieurs semaines à trouver du « non-woven Meltblown » de bonne qualité. Le fameux « or blanc  ».

Comment fonctionne un masque FFP2 ?

Un masque FFP2 est un masque filtrant destiné à protéger son porteur contre les risques d’inhalation d’agents infectieux transmissibles par voie aérienne, que ce soit par aérosols ou gouttelettes. La coque qui recouvre le menton, la bouche et le nez doit épouser au mieux le visage. « C’est ce qu’on appelle le ’fit’ en anglais. C’est pour cette raison que le FFP2 est adapté pour protéger le personnel soignant en contact avec des personnes réellement infestées », détaille Laurent Cortella, ingénieur au CEA et membre du groupe de chercheurs français qui se penchent sur la réutilisation des masques. Cette coque est réalisée en polypropylène (PP ou PPE pour expansé) non tissé de type SMS (une couche de tissus spunbond, une couche de Meltblown, une de spunbond) dont le maillage bloque les particules de 0,1 à 1 micromètre. De plus la charge électrostatique du tissu garantit que les particules de l’ordre de la centaine de nanomètre - la taille du virus - capables de traverser physiquement le filtre seront retenues en adhérant au matériau. En cas de réutilisation, il est donc important de veiller à ce que cet effet électrostatique ne soit pas supprimé par la technique de décontamination appliquée.

J. H.

Quels masques et comment les réutiliser ?

-· Masque FFP2 : la norme européenne EN 143 définit trois classes de masque, FFP1, FFP2 et FFP3. Les FFP2 doivent, entre autres, filtrer au moins 92 % des particules présentes dans l’air. Ils ne sont pas résistants à l’huile et ne filtrent ni les gaz ni les vapeurs.

-· Masques N95 et KN95 : équivalents américain et chinois des masques européens FFP2, même si leurs critères de certification diffèrent légèrement. Ils doivent filtrer au moins 95 % des particules présentes dans l’air.

-· Stérilisation : le terme stérilisation correspond à une norme. Il s’agit de la mise en oeuvre d’un ensemble de méthodes et de moyens permettant d’obtenir un objet stérile ; la probabilité qu’un micro-organisme viable y reste est égale à 1 sur un million.

-· Décontamination et désinfection : termes grand public. Dans le cas de la décontamination des masques, l’objectif est une diminution de l’ordre de 100.000 à 1 million de la charge virale et de plus de 1.000 au niveau bactérien si le porteur du masque après traitement n’est pas le même que celui qui l’avait porté initialement.

Jacques Henno

Publé par Jacques Henno le 12 mai 2020 sur https://www.lesechos.fr


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