Covid-19 : Le textile vosgien peut-il se relancer après la crise sanitaire ? L’empreinte carbone du textile devrait être un indicateur déterminant dans la commande publique

, dans le réseau de Arounie Tavenet

La crise sanitaire du printemps 2020 a montré l’importance de l’industrie textile, indispensable à la fabrication de masques et de blouses.
Dans le massif vosgien, à cheval sur le Haut-Rhin et le département des Vosges, particulièrement touchés par le Covid-19, cette filière, très développée jusqu’à la crise qui débute dans les années 1960, connait un léger rebond depuis deux ans.
Les besoins en équipements de protection peuvent-ils relancer le textile vosgien, et garantir une fabrication localisée et une indépendance vis-à-vis des marchés extérieurs ?


Pendant la crise, des besoins à court terme

Dès la première semaine de confinement, plusieurs entreprises des Vosges ont commencé à produire des masques pour répondre à l’urgence sanitaire. Parmi elles, un fleuron du secteur, Garnier-Thiebaut, installé à Gérardmer depuis 1833. "La demande de masques et de blouses a submergé tout le monde, malgré toute l’intelligence dont ont pu faire preuve les industriels", explique le PDG de Garnier-Thiebaut, Paul de Montclos, aussi président de Vosges Terre Textile.

Les marchés de l’entreprise, spécialisée dans le linge de maison, sont fermés depuis la mi-mars 2020 ; les hôtels sont à l’arrêt et les boutiques fermées. En parallèle, la demande en équipements sanitaires explose.

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Au coeur du tissage. (© Alexandre Marchi. MaxPPP).

Garnier-Thiebaut produit alors des masques en tissu, lavables et donc réutilisables, et en vend désormais aux particuliers à 5€70 l’unité.

« Des industriels trouveront un intérêt aux masques sur le moyen terme. » Paul de Montclos, président de Vosges Terre Textile

D’autres se sont lancés dans l’aventure. Par exemple, Valrupt TGV Industries, à Rupt-sur-Moselle, Berjac à Dogneville ou encore Le Drap Français, basé au Thillot. "Les industriels du textile vosgien y sont allés, pour l’effort national", affirme Paul de Montclos, mimant la rhétorique guerrière utilisée actuellement par le chef de l’Etat.

Le gérant du Drap Français, Eddy Chevrier, pense que la production peut être relocalisée. "Avec cette crise, j’espère une relance du textile, admet-il. On s’aperçoit que la France a des ressources. C’est dommage d’avoir laissé partir notre industrie à l’étranger, et d’en dépendre aujourd’hui."

A Nomexy, (Vosges) se trouve la dernière usine qui s’est implantée sur le territoire : Innothera. En 1999, le groupe pharmaceutique installe une usine qui fabriquent des dispositifs médicaux à base de fibres et de process textiles, comme des bas de contention. Malgré la mobilisation de la filière pendant la crise, il est difficile de croire que la fabrication de masques puisse être pérenne. "Il y a un problème de productivité et de coût de revient, explique le directeur industriel d’Innothera, Thierry Lavigne. Une fois que les équipements seront mis à disposition, la demande va baisser."

L’entreprise a pu s’adapter et produire des masques pour répondre aux besoins liés au coronavirus. La production s’arrêtera à la fin de la crise. "Certains industriels vont trouver un intérêt à moyen ou long terme sur ce marché, assure Paul de Montclos. Mais est-ce que ça durera ? Impossible de savoir."

Depuis la création du Grand Est, la Région dispose d’une feuille de route pour financer le textile, avec l’innovation pour locomotive. Aujourd’hui, la collectivité veut renforcer le lien industriel. "Nous avons tout ce qu’il faut pour dynamiser davantage cette filière, du fabricant de machines industrielles à la confection. La question est : aurons-nous un marché pour vendre nos produits ?" résume la vice-présidente du Grand Est en charge des filières d’excellence, Lilla Merabet.

La concurrence en provenance d’Asie est rude. C’est ce qui a causé en partie les centaines de fermetures d’usines à partir des années 1960.

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Filature Laederich à Moussey (Vosges) avant 1914. ( © BMI Epinal.)

50.000 employés au milieu du XXe siècle, 3.000 en 2020

L’industrie textile dans les Vosges n’est plus ce qu’elle était. Mais elle a connu une grande histoire et elle est toujours très présente aujourd’hui.

Simon Edelblutte, professeur de géographie à l’Université de Lorraine, retient quatre grandes phases :

- Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle : la proto-industrie. Des petits ateliers de tissage individuels, installés notamment en milieu rural, produisent de petites quantités
- A partir de 1820 : la grande époque, qui dure jusque dans les années 1950.
- Plus de 50.000 employés dans le massif vosgien, et des centaines d’unité de production.
- De 1960 à 2000 : l’effondrement. Les usines ferment les unes après les autres, les emplois disparaissent, "jusqu’à ne même plus faire les gros titres au début du XXIe siècle, tant la perception globale est celle d’une activité disparue", raconte Simon Edelblutte.. En France, la filière employait plus d’un million de salariés au début des années 1980. Elle ne comptait plus, à la fin 2012, que 65 000 salariés.
- A partir de 2010 : les survivants se développent. En 2020, il reste environ 3.000 employés répartis dans une quarantaine d’entreprises dans les Vosges.

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Photo Credits : Before Simon Edelblutte 2018. Sources : « Aperçu sur l’industrie du coton et des fibres alliées dans le massif vosgien et sa périphérie » Monique Thouvenin Revue Géographique de l’Est, tome XIX, n°3-4 /1979 p.215 - 216.
https://www.persee.fr/doc/rgest_0035-3213_1979_num_19_3_1389
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Photo Credits : After Simon Edelblutte

Ces cartes présentent l’évolution du nombre d’entreprises textiles dans les Vosges, qui s’entend davantage à l’échelle du massif que du département. Il est pourtant normal qu’il y ait moins d’employés au fil du temps, comme dans toute industrie. "La mécanisation des usines permet de moins recourir à la main-d’oeuvre, précise Simon Edelblutte. Ce qui est plus problématique, c’est le grand nombre de fermetures d’usines."

Pour le textile vosgien, il existe une "voie de survie", analyse Simon Edelblutte : c’est la spécialisation dans des niches. Tissu technique ou médical, linge de maison, haut-de-gamme, vêtements professionnels, etc.

« Pour survivre, les entreprises ont du se spécialiser. » Simon Edelblutte, professeur de géographie à l’Université de Lorraine

"Ces produits textiles innovants, à forte valeur ajoutée et donc pour lesquels le coût de production n’est plus le critère déterminant, se démarquent des productions autrefois dominantes du massif, comme la filature et le tissage, aujourd’hui surtout rentables dans les seuls pays émergeants ou en voie de développement", explique Simon Edelblutte. Ce sont des secteurs à forte valeur ajoutée, qui produisent peu de volumes mais qui requièrent beaucoup de compétences. "Les entreprises qui ont fait le choix de la spécialisation à partir des années 1960 sont celles qui se sont maintenues aujourd’hui", résume l’universitaire.

« Les masques ne vont pas sauver l’industrie textile. » Laurence Rayeur, secrétaire générale du Syndicat textile de l’Est

Le textile vosgien est déjà relancé. Depuis deux ans, le secteur embauche. "Cette crise [du Covid-19] va profiter à la filière textile", estime Simon Edelblutte. "Le gouvernement pourrait décider d’intervenir pour la pour protéger."

Une stratégie industrielle apparait donc comme indispensable, dans le cas où une nouvelle crise sanitaire survient. "Il faut que des entreprises se positionnent sur le matériel de protection", assure la secrétaire générale du Syndicat textile de l’Est, Laurence Rayeur. "Mais ce n’est pas ça qui va sauver l’industrie textile."

Aujourd’hui, il n’est pas certain le matériel de protection soit une branche suffisamment spécialisée pour assurer une pérennité économique. Et une action politique ne saurait suffire. "Il faudra un acte du consommateur", estime Paul de Montclos.

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Cintres et textiles. ( © Patrick Lefevre. MaxPPP)

L’action du consommateur

"Depuis 40 ans, le consommateur comme vous et moi, a cherché à avoir plus, pour moins cher," résume Paul de Montclos. Des produits à bas prix, rendus possibles grâce à la globalisation de l’économie et la spécialisation des zones géographiques. Aujourd’hui, une poignée de pays habillent le monde. Ce sont notamment le Bangladesh, l’Inde, le Pakistan et la Chine, où les coûts de main-d’oeuvre sont faibles.

"Si le consommateur d’aujourd’hui est vigilant à la qualité du produit et est donc prêt à payer plus cher que du Made in China, alors ça marchera", assure Paul de Montclos. Une production 100% française est impossible, mais le consommateur doit avoir le choix.

C’est dans cette optique qu’est créé en 2011 le label "Vosges Terre Textile", qui regroupe les industriels du secteur. Il garantit au consommateur un haut niveau de qualité, une production localisée et soucieuse de l’environnement. L’idée de ce label est de dire au consommateur que, s’il veut acheter un textile qui allie qualité, traçabilité, éthique et environnement, il peut le faire. S’il ne veut pas, il doit le faire en connaissance de cause.

Plusieurs professionnels appellent de leurs voeux une intervention de l’Etat, mais ils restent prudents. "La vocation de l’Etat, c’est d’accompagner le mouvement, si c’est ce que veut le consommateur," commente Paul de Montclos.

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Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et Jean Rottner, président de la Région Grand Est. (© Montage d’après Ian Langsdon et Cédric Jacquot. MaxPPP.)

Vers une stratégie nationale ?

La crise liée au coronavirus a pointé plusieurs difficultés auxquelles il va falloir remédier. La difficulté d’approvisionnement en masques en est un exemple. "Quand on veut être une grande puissance, il faut conserver un panel d’industries sur le territoire national", analyse Simon Edelblutte. Il était difficile d’imaginer que le textile deviendrait une industrie aussi stratégique."

L’Etat doit pouvoir régionaliser les besoins

Le ministère de l’Economie a précisé à France 3 Lorraine que des mesures seront annoncées à partir du lundi 27 avril 2020, sans en préciser les grandes lignes.
Pour garantir une production française, l’Etat doit pouvoir régionaliser les besoins et la production des masques et autres matériels sanitaires. "Si les demandes sont réalisées au niveau national, avec de gros volumes, les marchés seront remportés par de grosses structures qui seront obligées de délocaliser la production. Le problème resterait le même", craint Paul de Montclos.

Du côté de la Région Grand Est, même son de cloche. La commande publique doit être un levier pour protéger les entreprises du secteur. "Il faut revenir à un échelon régional. La filière textile locale peut répondre à une commande publique si l’Etat laisse les régions attribuer les marchés", assure Lilla Merabet.

Le Grand Est veut rendre les produits locaux compétitifs et faire baisser les prix par un investissement massif. La collectivité va annoncer un plan de relance de l’économie, tous secteurs confondus, de plusieurs centaines de millions d’euros. Le plan régional devra nécessairement être en convergence avec la stratégie nationale.

L’empreinte carbone du textile devrait être un indicateur déterminant dans la commande publique

L’argument environnemental serait salutaire à la filière textile. Si l’empreinte carbone du textile devient un indicateur déterminant dans la commande publique, alors les produits vosgiens pourront se montrer compétitifs face au textile produit à l’autre bout du monde, avec un bilan carbone désastreux.

Publié Michaël Martin le samedi 25 avril 2020 sur https://france3-regions.francetvinfo.fr

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Vosges terre textile @VosgesTT · 27 avril 2020
[ A lire sur @F3Lorraine ]
Quand #textile rime avec #industrie #stratégique
"Si le consommateur devient vigilant à l’origine du produit et accepte de payer un peu plus cher, alors ça marchera", - Paul de Montclos, président de @VosgesTT
https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/vosges/gerardmer/longs-formats-textile-vosgien-peut-il-se-relancer-apres-crise-sanitaire-1820456.html

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Vosges terre textile @VosgesTT · 1 avril 2020 [ A lire dans @LesEchos ]
Extrait de l’interview de notre Président, Paul de Montclos :
"Défenseur de longue date de la production en circuit court (les #Vosges), il voit dans la crise actuelle l’occasion de repartir enfin sur des bases plus saines"
Paul de Montclos porte le masque « made in Vosges » le 02 avril 2020

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Vosges terre textile @VosgesTT · 31 mars 2020 [ Article @le_Parisien ]
Les #valeurs qui unissent les usines vosgiennes font le tour de la France grâce notamment au duo Berjac & Le Drap Français ! Eddy Chevrier (Le Drap Français), Brigitte Metz et Fabrice Bizé (Berjac).
bravo et merci à toutes celles et ceux qui nous aident à #confectionner des #masques anti-émission
Deux entreprises vosgiennes s’unissent pour fabriquer des masques le 30 mars 2020

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Vosges terre textile @VosgesTT · 2 avril 2020 [ Fantastique Chaîne de #Solidarité ]
Dans les #Vosges, ce sont 13 ateliers de confection qui se sont organisés pour confectionner des #masques anti-émissions
Bravo et Merci aux couturier(e)s qui se #mobilisent quotidiennement et #bravent leur peur du #virus !!

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Agence France-Presse @afpfr · 19 avril 2020
La France va produire "17 millions" de masques "grand public" par semaine, avec pour objectif de pouvoir "équiper les Français qui le souhaiteront", a affirmé le ministre de la Santé Olivier Véran. "8 millions de masques ont été produits la semaine écoulée", a-t-il déclaré #AFP

Pour en savoir plus :

- Y a-t-il un risque pour l’approvisionnement en médicaments en février 2020 ?
- Il faut tirer les conséquences de la dépendance de l’approvisionnement chinois en mars 2020
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