Covid-19 : La relocalisation entre vœux pieux et réalités Il nous faut retrouver la force morale et la volonté de produire en France

, dans le réseau de Alain CANIAUX

Le retour à une plus grande souveraineté industrielle voulue par les politiques se heurte à la réalité des coûts de main-d’œuvre. Mais il y a de notables exceptions, comme la production locale de masques chirurgicaux jetables.



La délocalisation amorcée il y a quarante ans a fait fondre les usines françaises et s’évaporer leurs salariés. La valeur ajoutée de l’industrie dans le PIB français est passée de 16,9 % en 2000 à 12,5 % en 2017, selon l’Insee. La part des emplois industriels dans l’emploi total français est de 11,8 % en France aujourd’hui, selon Eurostat. C’est moins qu’en Italie (18,5 %), qu’en Allemagne (18,9 %), qu’en Espagne (12,6 %) et que dans la zone euro (15,4 %). Pour autant, depuis une dizaine d’années s’est amorcé un petit mouvement de relocalisation en France, qui représente modestement 0,3 % des créations d’emplois sur la période 2009-2019, selon l’observatoire Trendeo.

Si la « Bataille du Made in France », chère à l’ex-ministre du redressement productif Arnaud Montebourg, est loin d’être gagnée, la crise du Covid-19 a rappelé ô combien un pays « fabless » (sans usine) serait dépendant et vulnérable. « Il nous faut retrouver la force morale et la volonté de produire en France et retrouver cette indépendance », déclarait Emmanuel Macron, le 26 mai 2020 sur le site de l’équipementier Valeo, à Étaples, dans les Hauts-de-France.

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire veut même que les aides à l’automobile soient conditionnées à relocalisation de la production. Certes PSA vient d’annoncer un programme de 400 millions d’euros d’investissement pour produire des véhicules électriques en France, avec par exemple une ligne de carters prévue à la fonderie ardennaise des Avyelles.

Mais les injonctions des politiques peuvent se confronter rapidement à la question du coût de main-d’œuvre. L’heure de travail dans l’industrie et les services marchands, est désormais quasiment égale entre la France et l’Allemagne, avec respectivement 37,46 euros et 37,03, au quatrième trimestre 2019 selon Rexecode. Mais cela reste énorme comparé aux pays de l’Est, terres de délocalisation de l’industrie automobile. En Slovaquie où l’heure de travail est encore facturée… 12,88 euros. «  Pour que la relocalisation fonctionne, il faudrait que les gens soient prêts à acheter une Clio fabriquée en France 15 000 euros plutôt que 10 000.

Pour cela il faudrait que l’État accorde des primes non pas pour les voitures émettant moins de CO2 mais pour des voitures fabriquées en France. Le message serait clair », suggère Christian Brethon, président de l’UIMM Champagne-Ardenne. En attendant ce patron de la métallurgie ne voit pas encore arriver de grande vague de relocalisation. « Il est trop tôt. Cela a été un vœu pieu pendant la crise. Un chemin vertueux avait été tracé mais les mauvaises habitudes sont revenues vite. On a revu rapidement des travailleurs détachés malgré la fermeture des frontières. La relocalisation est une réflexion sociétale profonde. Les décisions ne peuvent être prises en quinze jours, dans la panique  ». Il y a pourtant des contre-exemples édifiants.

Des masques jetables made in Reims

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La production de masques chirurgicaux jetables a commencé chez Creapharm Group à Reims. ( Remi Wafflart)

C’est le cas de Creapharm Group, à Reims, qui a mis sur pied en quelques semaines une ligne de production de masques jetables. Ce sous-traitant de l’industrie pharmaceutique, spécialisé dans la gestion d’essais cliniques, le conditionnement de médicaments et la cosmétique, a saisi une opportunité au début de la crise sanitaire. «  Un jour un fournisseur m’a appelé pour me proposer une machine en Chine. J’avais quelques minutes pour me décider. J’ai dit oui », confie Éric Placet, PDG de ce groupe de 220 salariés. Après quelques péripéties de transports et de dédouanement, Creapharm recevait le 20 mai 2020 de grandes caisses de bois avec sa précieuse machine.

La production a commencé le 08 juin 2020. Creapharm est désormais capable de produire 150 000 pièces par semaine, en 1x8. Mais avant de pouvoir vendre ces masques chirurgicaux made in Reims, Éric Placet attend la certification demandée auprès d’Eurofins en Espagne, l’un des quatre organismes au monde susceptible de la délivrer. Vu de loin, tout cela semble un jeu d’enfant. « On peut se lancer que si l’on a déjà avec soi des experts qualité, des pharmaciens, des partenaires fournisseurs de machines ou de matière premières », prévient l’entrepreneur.

Ce dernier a pu compter notamment sur son partenaire rémois Olivier Compas, PDG de Compas Essuyages et Absorbants, qui lui a permis d’obtenir rapidement le rare et indispensable « melt blown », le film filtrant inséré dans les masques. Et contrairement à l’automobile, la production de masques jetables ne souffre pas d’un surcoût. « On ne sera pas plus cher que les masques importés. On a, en plus, la réactivité, la certification et le sérieux d’un laboratoire pharmaceutique  », souligne Éric Placet qui programme déjà la montée en gamme de ses masques. Comme dans d’autres spécialités, c’est là que se trouve le salut d’une industrie française qu’elle soit relocalisée ou localisée depuis toujours.

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Eric Placet, Pdg de Creapharm Group. Creapharm Group se met aux masques à Reims le 25 mai 2020

Dossier réalisé par Julien Bouillé

David Cousquer (Trendeo) : « C’est plus une amorce qu’un mouvement »

Y a-t-il vraiment un mouvement de relocalisation en France depuis une dizaine d’années ?

C’est plus une amorce de mouvement qu’un mouvement. Ces relocalisations sont liées au fait que parfois les gens découvrent que les raisons pour lesquelles ils avaient délocalisé ne sont pas là. Le coût du transport est plus élevé, la qualité, la régularité, la fiabilité de la production ne sont pas là. Ensuite, les conditions initiales qui ont présidé au choix de délocaliser n’ont parfois pas tenu dans la durée. C’est par exemple l’augmentation du coût des salaires en Chine. Il y a par ailleurs des raisons positives. Par exemple le fait de fabriquer en France est plus porteur depuis quatre ou cinq ans. Et puis quand on relocalise une production de bon niveau, capable de faire de la petite ou moyenne série, avec de la personnalisation, du juste à temps, on a l’avantage de proposer des choses différentes au client. Malgré ces raisons négatives et positives, la relocalisation reste marginale. Mais ce qui compte tout autant que la relocalisation d’activité, c’est la localisation en France de nouvelles activités en cours de développement. Pour des produits de nouvelle génération, comme les batteries de véhicules électriques, il n’y a pas de problème de relocalisation car la première localisation est en train de se faire. Il y a des places à prendre.

Dans quels types de territoires ont lieu les relocalisations ?

Les territoires dans lesquels il y a une forte proportion d’équipements industriels sont plutôt des villes moyennes. Leurs atouts par rapport aux métropoles sont de maîtriser le coût du foncier, d’avoir un coût de la vie moins élevé, donc une rémunération réelle plus élevée. Donc il y a une carte à jouer pour ces territoires.

Y aura-t-il un effet Covid-19 favorable aux relocalisations ?

On peut s’attendre de façon certaine à un raccourcissement des chaînes de production. Les gens vont essayer d’être moins dépendants de fournisseurs lointains. Cela ne veut pas forcément dire que cela se fera en France. Cela peut avoir lieu autour de la France avec des achats industriels en Afrique du Nord plutôt qu’en Asie. On aura raccourci la chaîne de production sans pour autant avoir relocalisé ou développé l’activité en France.

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David Cousquer. Titulaire du diplôme d’études approfondies de macroéconomie financière de l’IEP Paris (1994), David Cousquer est gérant et créateur, depuis 2009, du cabinet Trendeo, à l’origine de l’Observatoire de l’investissement en France. Auparavant, il a mené de nombreuses missions de conseil chez Oco Global (2007) et à la Datar (1999-2007), où il a été directeur des études et du marketing. Enfin, à la Banque de France (1995-1999), il a été adjoint de la direction. (Photo : DR)

Un pacte de relocalisation dans le grand Est

La région Grand Est a lancé un «  Pacte de relocalisation » en mars 2020 juste avant la crise sanitaire. Son but n’est pas de faire revenir des usines d’Asie mais d’aider à raccourcir les chaînes d’approvisionnement des entreprises régionales afin d’éviter les ruptures. « Le pacte consiste à accompagner les entreprises pour qu’elles revoient leur stratégie d’achat, à faire la cartographie des fournisseurs et des offreurs de solution en région, et à proposer à ces derniers d’entrer dans un plan de modernisation pour être, demain, aussi compétitifs que des fournisseurs actuels qui se situeraient à l’autre bout du monde  », explique Lilla Merabet, vice-présidente de la région, déléguée à la compétitivité, l’innovation et au numérique. Une dizaine d’entreprises est déjà accompagnée. La région travaille aussi auprès des entreprises à capitaux étrangers déjà implantées afin de les inciter à concrétiser leurs prochains investissements dans le Grand Est.

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« Le pacte de relocalisation consiste à accompagner les entreprises pour qu’elles revoient leur stratégie d’achat, à faire la cartographie des fournisseurs et des offreurs de solution en région, et à proposer à ces derniers d’entrer dans un plan de modernisation pour être, demain, aussi compétitifs que des fournisseurs actuels qui se situeraient à l’autre bout du monde  », explique Lilla Merabet, vice-présidente de la région, déléguée à la compétitivité, l’innovation et au numérique.

Publié par Julien Bouillé le 15 juin 2020 dans https://abonne.lunion.fr


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Savoir-French @SavoirFrench· 11 mai 2020
"On a préféré acheter en Chine que défendre l’outil industriel français"
https://midilibre.fr/2020/05/10/on-a-prefere-acheter-en-chine-que-defendre-loutil-industriel-francais,8880869.php
via @Midilibre
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Pierre Moal @PMoal29 · 30 avril 2020 Montebourg, l’anti-Macron
@montebourg dénonce les ravages de la mondialisation et le fait qu’@EmmanuelMacron a été l’un des artisans de la délocalisation d’une partie de l’appareil productif français.
https://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-politique/le-billet-politique-du-jeudi-30-avril-2020
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Patrick Fostier @patrick_fostier · 16 juin 2020
Relocaliser des productions stratégiques est absolument nécessaire. On vient de le vivre. Mais tant que nos industries lutteront ficelées par des règles environnementales , fiscales et sociales plus lourdes que leurs concurrents. Nous perdrons. #stopouencore ?
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Savoir Faire Ensemble @sfaireensemble · 16 juin 2020
Guillaume Gibault, fondateur du @LeSlipFrancais invite donc les petites ou grandes entreprises, la restauration, à se fournir sur le site "Savoir-faire ensemble", qui recense les ateliers français.
https://francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-le-pdg-du-slip-francais-lance-un-appel-pour-ecouler-20-a-30-millions-de-masques-made-in-france_3990317.html
#Covid_19 #masque #France #

Pour en savoir plus :

- Il faut tirer les conséquences de la dépendance de l’approvisionnement chinois en mars 2020
- Covid-19 : Emmanuel Macron veut « rebâtir » l’indépendance économique de la France le 31 mars 2020
- Covid-19 : Pour le « jour d’après », Jean Rottner souhaite valoriser les productions de proximité, le « Grand Est inside » le 03 avril 2020
- Covid-19 : La course pour faire renaître de ses cendres l’industrie française des masques le 04 avril 2020
- Covid-19 : la bonneterie Chanteclair confectionne exclusivement des masques le 09 avril 2020
- Covid-19 : Le masque du Président a été fabriqué par la bonneterie Chanteclair, basée à Saint-Pouange, dans l’Aube, le 05 mai 2020.
- Covid-19 : En visite à Poissy, Emmanuel Macron portait un masque Chanteclair made in Aube, le 05 mai 2020
- Covid-19 : Relocalisation et Made In France : utopie ou réalité économique ? le 09 mai 2020
- Covid-19 : "On a préféré acheter en Chine plutôt que de défendre l’outil industriel français" le 10 mai 2020
- Covid-19 et Souveraineté : et si la France se dotait enfin d’une stratégie industrielle ? le 11 mai 2020
- Covid-19 : l’effort de production de masques en passe de virer à la surproduction le 3 juin 2020
- Covid-19 : La relocalisation entre vœux pieux et réalités le 15 juin 2020
- Covid-19 : Le PDG du Slip français lance un appel pour écouler "20 à 30 millions" de masques made in France le 15 juin 2020