Covid-19 : Comment le textile français a retissé ses liens pour produire des masques Cette énergie géniale, il faut absolument la convertir en quelque chose de plus pérenne

, dans le réseau de Virginie Delplanque

Les entreprises textiles françaises ont uni leurs efforts, dans une initiative collaborative inédite, pour répondre au défi de la production en urgence de masques.


Le 17 mars 2020, alors que le pays entre en confinement, toutes les usines de France (ou presque) ferment.

Beaucoup d’ateliers textiles, eux, se préparent à rouvrir. Les entrepreneurs du secteur et leurs salariés réfléchissent à des modèles de masques qu’ils pourraient fabriquer en réponse aux appels à l’aide de soignants dépourvus d’équipements de protection.

JPEG - 12.9 ko
Marc Pradal, président de l’Union française des industries mode et habillement (UFIMH).

"Nous nous sommes mobilisés spontanément, sans réfléchir", confie Marc Pradal, le président de l’Union française des industries de la mode et de l’habillement. "On ne pouvait pas rester les bras croisés face à un tel désespoir", ajoute Laurent Vandenbor, le délégué général du réseau Mode Grand Ouest.

Parmi les pionniers qui stoppent leur production habituelle, Les Tissages de Charlieu, dans la Loire, où un premier prototype de masque grand public est prêt dès le 16 mars 2020, et la manufacture Lemahieu, dans le Nord, qui lance la production le 23 mars, en collaboration avec le CHU de Lille. Leur point commun : ils s’engagent dès le départ à partager le protocole de fabrication, le patron et la composition de leurs produits.

C’est la particularité de cette mobilisation inédite : sa dimension collaborative.

Quelque 1 050 entreprises – confectionneurs, fournisseurs de matières, entreprises qui disposent d’une activité "couture" (comme l’automobile et la maroquinerie) – acceptent d’échanger leurs savoirs, partager leurs bonnes pratiques, pour économiser un temps précieux. Ce n’est pas si courant dans la filière. "Beaucoup de ces acteurs travaillent pour des grandes maisons de luxe qui jouent le jeu de la confidentialité et ne communiquent pas sur leurs ateliers. Ces gens sont habituellement dans l’ombre", explique Guillaume Gibault, le fondateur de la marque Le Slip français qui fait fabriquer ses produits dans 27 ateliers, dont beaucoup ont reconverti leur production. "Cela fait près de dix ans que je connais ce secteur, et sur les 1 050, je n’avais jamais entendu le nom de la moitié d’entre elles." Même étonnement pour Marc Pradal, qui a repris l’entreprise familiale Kiplay et humait déjà les odeurs de jeans en polyester coton quand il était petit. "Nous avons découvert des ateliers de production que nous ne connaissions pas", reconnaît-il.

Établir un cahier des charges rigoureux

Des logiques d’échanges peuvent néanmoins exister à l’échelle d’une région, comme en Alsace, durement touchée par le coronavirus, l’une des premières à se mobiliser. De son côté, le collectif Mode Grand Ouest s’organise pour fabriquer un modèle unique de masque avec les mêmes matières dans une quarantaine d’entreprises. "La crise de 2008 nous avait déjà appris à resserrer les rangs. Nous n’avons pas attendu cette épreuve pour jouer collectif, commente Laurent Vandenbor. Faire agréer un produit harmonisé permet d’atteindre plus facilement un seuil critique. Il est aussi plus simple d’intégrer les petits ateliers à la démarche."

L’appareil d’État joue aussi le jeu de la rapidité et du travail d’équipe. Bercy tente de fluidifier les démarches, sous l’impulsion de la Direction générale des entreprises et du secrétariat d’État à l’Économie. L’Afnor, spécialiste de la normalisation, rassemble en visioconférence chirurgiens, médecins, représentants des groupes d’utilisateurs, 150 experts au total, pour créer un guide afin d’orienter la fabrication de masques barrière. En trois semaines, ils mettent au point un cahier des charges rigoureux. "Il faut normalement deux ans pour développer un produit sur une norme européenne", rappelle Marc Pradal. L’État autorise un dispositif simplifié temporaire de mise sur le marché, plutôt qu’un lourd processus de certification.

JPEG - 69.6 ko
Les salariés de la filière textile se sont mobilisés dès la mi-mars 2020. (© Kiplay)

Produire en masse en vue du déconfinement

Les entreprises commencent à envoyer leurs masques à la DGA (Direction générale de l’armement, rattachée au ministère des Armées) qui se charge de les tester. Et tout le monde échange en temps réel sur une plate-forme numérique (qui centralise l’offre et la demande), mais aussi sur des applications mobiles. "Nous avons créé une boucle sur WhatsApp, mais comme nous avons dépassé le seuil maximal des 250 participants, nous avons tous migré sur Telegram, raconte Guillaume Gibault. L’intégralité de la filière française échange plusieurs fois par jour sur les matières, le cadre technique et les bonnes idées."

La filière progresse rapidement et les cadences de production grimpent. On passe de quelques centaines de milliers d’unités produites par jour fin mars à plusieurs millions courant avril 2020.

Quelque 41 millions de masques sont produits entre le 30 mars et le 26 avril 2020.

"Pourtant, beaucoup d’ateliers restent fermés, des salariés sont encore réticents à reprendre le travail, et certaines entreprises veulent revenir à leurs productions habituelles pour livrer les commandes en retard de leurs clients", rappelle Marc Pradal.

Mais il faut répondre à une demande qui explose en vue du déconfinement. Les Tissages de Charlieu doivent à plusieurs reprises stopper la production pour se réorganiser. Boldoduc, à Lyon (Rhône), investit deux nouveaux lieux, dont une ancienne usine Fagor–Brandt, pour répondre à la demande, et fait participer des détenus et couturières solidaires.

À Marseille (Bouches-du-Rhône), le palais de la Bourse, siège de la chambre de commerce et d’industrie, se transforme en usine éphémère… Les exemples se comptent par dizaines.

"Cette énergie géniale, il faut absolument la convertir en quelque chose de plus pérenne", avance Guillaume Gibault. Même si la production de masques est amenée à durer, au-delà de la crise, la filière travaille sur des propositions pour relocaliser d’autres productions. "Nous avons beaucoup appris de cette période, veut croire Laurent Vandenbor, épuisé mais ragaillardi par un mois de travail intense. Ce n’est pas une utopie de penser qu’il restera des traces de ce que l’on vient de vivre."

L’armée en support

Qui dit effort de guerre de l’industrie dit... armée en renfort. C’est la Direction générale de l’Armement (DGA) qui se charge de tester les masques grand public sur son site de Vert-le-Petit (Essonne), spécialisé en risque nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique. Cette mission lui a été assignée lors d’une réunion interministérielle le 9 mars 2020. Une trentaine d’ingénieurs, techniciens et scientifiques se mobilisent depuis le 16 mars. Ils ont reconfiguré deux bancs d’essais pour évaluer les prototypes de masques envoyés par les industriels. Le laboratoire, qui met aussi son expertise en décontamination à disposition des hôpitaux, teste les capacités de filtration de chaque masque grâce à une méthode simple. « Chaque masque est disposé sur une tête de mannequin placée dans un caisson rempli de particules de sel, explique la DGA. Cette tête simule une respiration humaine. La comparaison entre la densité de particules présente dans la bouche et celle contenue dans le caisson permet de calculer le pourcentage d’arrêt des particules.  » La « respirabilité » de chaque modèle est également évaluée. La DGA a ainsi émis plus de 1 100 rapports de mi-mars à fin avril, et validé les designs de 390 prototypes envoyés par 242 entreprises. Mais son rôle n’est pas de les homologuer. « La DGA n’est pas compétente pour recommander l’utilisation des nouveaux masques », rappelle-t-elle. Elle permet simplement aux fabricants de connaître les propriétés de leur produit, pour les communiquer ensuite au public.

Publié par Sylvain ARNULF le mardi 19 mai 2020 sur https://www.usinenouvelle.com/


JPEG - 90.5 ko
Frédéric NICOLAS @emicfdnicolas · 19 mai 2020
Industrie Apprentissage Formation #Emplois #Réindustrialisation #MadeinFrance #Textile @GarnierThibault
@VosgesTT @AuvergneTT #NordTerreTextile #AlsaceTerreTextile
https://www.usinenouvelle.com/editorial/comment-le-textile-francais-a-retisse-ses-liens-pour-produire-des-masques.N962526
JPEG - 92.4 ko
Philippe Juvin @philippejuvin · 19 mai 2020
Au fond, ce qui nous a manqué le plus, ce ne sont peut-être pas les masques, les surblouses, les médicaments, les tests, les lits de réanimation…
Ce qui nous aura manqué le plus, c’est la vérité.
JPEG - 81.4 ko
UIT Nord @uit_nord · 20 mai 2020
Comment le textile français a retissé ses liens pour produire des masques https://usinenouvelle.com/editorial/comment-le-textile-francais-a-retisse-ses-liens-pour-produire-des-masques.N962526
via @usinenouvelle

Pour en savoir plus :

- Il faut tirer les conséquences de la dépendance de l’approvisionnement chinois en mars 2020
- Covid-19 : le jour d’après : Couper le cordon avec l’Asie pour éviter la pénurie de médicaments
- Covid-19 : Le gouvernement veut accélérer la production de masques, l’industrie sous pression le 30 mars 2020
- Covid-19 : Emmanuel Macron veut « rebâtir » l’indépendance économique de la France le 31 mars 2020
- Covid-19 : la filière textile enclenche la production de masques à grande vitesse
- Covid-19 : A Grenoble, chercheurs et industriels s’unissent pour monter une filière de production éphémère depuis le 16 mars 2020
- Covid-19 : Les Tissages de Charlieu lancent un masque de confinement lavable le 19 mars 2020
- Covid-19 : Les Tissages de Charlieu à plein régime pour produire des masques en tissu pour les soignants et le public le 26 mars 2020
- Covid-19 : Boldoduc intensifie sa production de masques le 06 avril 2020
- Covid-19 : Réquisitions de masques : "Notre région est méprisée" estime la présidente de Bourgogne-Franche-Comté le 07 avril 2020
- Covid-19 : Marc Pradal (UFIMH) : "Pour certains fabricants, les masques deviennent une opération rentable" le 16 avril 2020
- Covid-19 : RKF Luxury Linen embauche pour fabriquer surblouses et masques le 20 avril 2020
- Covid-19 : fabriquer des millions de masques barrières et vite, le défi de la région Auvergne-Rhône-Alpes le 22 avril 2020
- Covid-19 : Tekyn produira bientôt 3 millions de masques par mois à Saint-Denis le 07 mai 2020
- Covid-19 : Comment le textile français a retissé ses liens pour produire des masques le 19 mai 2020